3 décembre 2010



J'ai de plus en plus de réticences à écrire dans ce journal. Je le sens qui se termine, qui arrive à son but. J'ai entamé le dernier tome de " À la recherche du temps perdu ", " Le temps retrouvé ". J'ai l'impression que ce journal ne survivra pas à la fin du roman de Proust.



J'en suis aux descriptions hallucinées du bordel homosexuel de Jupien, cette partie presque naturaliste, où Proust raccourcissait ses phrases et où il était descriptif comme l'aurait été Zola. Je n'ai rien à dire sur cette partie, rien qui ne me semble original, sinon que de signaler mon plaisir de lecteur.



J'ai fait une garde avec Marie - ou plutôt, avec Micro-Meta, son nom de zup - ainsi qu'avec Snow Torpédo. Je fais office de parrain de Micro-Meta, pour cette première garde, sur le toit d'un immeuble dans le centre de Boitsfort, heureusement peu exposé au vent. J'avais cru qu'être zup avec ma fille allait me rapprocher d'elle. Au contraire : depuis mon sauvetage du Palais de Justice, elle me boude de plus en plus et me parle de moins en moins. Là, sur ce toit d'un bâtiment en briques jaunes, une des laideurs bruxelloises typiques des années 50, elle resta à trembler de froid dans un coin du toit, les bras croisés, la bouche crispée, sans prononcer un mot, ni à moi, ni à Snow Torpédo. Je tentais donc de lier conversation avec Snow Torpédo et lui demandai, comme en passant :
- Et sinon, Bruxelles-parano ? Ça se passe comment ?
- Vous y croyez encore, à ce truc ? C'était un jeu ! Tout le monde sait ça !
J'étais tellement abasourdi par son aplomb calme que je le laissais dévier dans un monologue sur la Coupe du monde de football, que, d'après lui, la Belgique et la Hollande méritaient d'organiser et que, toujours d'après lui, d'après lui, la Russie et le Qatar avaient acheté en offrant des diamants et des prostituées aux membres du CIO.



Hier soir, un événement intéressant, inattendu : Édouard Salama est tombé sur moi, à mon stamkafé, le Tea for two. Ignorant complètement le fait que j'étais en train de travailler, alors que, pourtant, j'avais mon stylo en main et un scénario éparpillé sur ma table, il s'assit et se mit à bavarder, d'abord du climat, de la neige si tôt dans la saison, puis en arriva à une diatribe enflammée et passionnée sur Johan Vanden Lanotte. Ce n'était qu'un prétexte : après avoir encore dévié sur les indéniables qualités politiques du roi Albert II, il me parla d'Aylin.
Le peu d'estime que j'avais encore pour ce nabot poilu s'évapora. Quel sombre idiot va parler de sa petite amie avec l'ex de cette petite amie ? Là, en l'occurrence, à l'ex-mari de cette petite amie ? Que croyait-il ? Que j'allais l'aider ? Lui expliquer, comme il le désirait, pourquoi Aylin entrait si vite et si facilement dans des rages folles ? Pourquoi pouvait-elle être à la fois si douce et si dure ? Si accommodante et si colérique ? Croyait-il vraiment que j'allais lui révéler le Grand Secret d'Aylin ? À lui ? (Un Grand Secret qu'évidemment je ne connais pas moi-même !)
Si je n'avais éprouvé aucun sentiment a Aylin, je me serais contenté de rester très vague, de lâcher quelques anecdotes inoffensives, de prendre une mine plein de commisération, en ajoutant, après chacune de ses plaintes, des " Hé oui, hé oui !… " qui me feraient hocher régulièrement la tête. Mais là, j'étais de nouveau amoureux d'elle. Pour moi, cet Édouard Salama était l'homme à l'abattre.
Je l'abattis donc.
Je lui donnai juste un conseil : je lui dis qu'il devait parfois rappeler à Aylin qu'elle était une menteuse. Il ne fallait pas hésiter à lui signaler qu'elle ne pouvait s'empêcher de mentir, de déformer les faits. C'était un de ses plus gros défauts, et elle en était très consciente, mais elle avait tendance à l'oublier. Si on le lui rappelait, elle rectifiait aussitôt son comportement, et vous remerciait même de lui avoir remémoré ce défaut qui pouvait avoir des conséquences désastreuses dans ses relations avec autrui.
Édouard Salama resta un moment à réfléchir en crispant sa grosse bouche purpurine d'une façon qui ne semblait particulièrement dégoûtante. Je crus un moment qui n'allait pas mordre à l'hameçon. Il sourit soudain, me serra la main, me remercia chaleureusement.
" De rien " lui répondis-je.




7 décembre 2010



Je suis en Pologne, pour assister à la lecture de " Le village oublié d'au-delà des montagnes ". Et j'ai été béni par cette joie extrême de l'auteur dramatique : une très bonne mise en scène ! Une mise en scène exaltante, même.
À la gauche du plateau, les comédiens étaient assis en une rangée et lisaient le texte. Ils assumaient pleinement le statut de la lecture. Au-dessus d'eux, un écran qui indiquait le numéro de la scène et le nom des personnages qui étaient joués. Cette pièce est tout de même très compliquée, tant par le nombre de péripéties que de personnages ; ce dispositif la rendait limpide.
À la droite du plateau, sur un grand écran était projeté en vidéo des gros plans de l'événement qui se déroulait au fond du plateau, sur une grande table : quatre jeunes sculpteurs habillés de noir y improvisaient une construction faite de morceaux de sucres, de petits clous, de bandes de tapes, etc. Cette sculpture était sans cesse en mouvement et en fabrication.
D'habitude, je déteste la vidéo, ainsi que le " placage " d'un art extérieur sur le théâtre, par exemple de la musique ou de la danse barbouillées sur une pièce de théâtre sans défense. Mais ici, tout était logique et justifié. Tout fonctionnait. Tout était beau.
" Le village oublié d'au-delà des montagnes " pose toujours un problème pour les Occidentaux qui (jusqu'ici) l'ont monté : cela parle d'un univers qu'ils ne connaissent pas, dont ils ont une vision cliché et des à priori parfois nourris de racisme ou d'imagerie orientaliste. Les mises en scène, jusqu'ici, se sont débrouillées en assumant plus ou moins bien cette tentation orientaliste. Dans cette mise en lecture polonaise, aucun orientalisme, mais la conscience très claire d'un ailleurs inconnu : les images de l'écran de gauche nous montraient un paysage imaginaire, abstrait, métaphore de l'histoire racontée par les comédiens alignés à la droite du plateau. Cette métaphore n'était jamais simple, jamais directe, impossible à décoder autrement que par le truchement d'un sentiment poétique.
Deux autres éléments très beaux dans cette lecture : quand les comédiens ne jouaient pas une scène, ils regardaient alors l'écran à leur droite et les paysages qui s'y transformaient. Leur fascination reflétait celle du public.
Et aussi : les comédiens étaient tous jeunes, sauf une femme et un homme qui devaient avoir dans la septantaine. Et ces deux-là, justement, jouèrent les deux personnages les plus jeunes de la pièce, Leila-la-blanche et Rostam. Ce qui était extrêmement touchant.
On aurait pu croire que cette mise en scène était due au hasard ou à la chance, comme cela arrive parfois. Mais après la lecture, j'avais pu rencontrer le metteur en scène, Wojciech Ziemilski, un jeune homme fin vingtaine, début trentaine tout au plus, enthousiaste, intelligent, brillant, modeste. En fait, c'est la première fois que je rencontre un metteur en scène qui me nourrisse, m'étonne, me fascine à ce point-là. Retenez ce nom. Les destins des gens, et a fortiori des metteurs en scène, peuvent être semés d'embûches. On a vu des grands espoirs s'écrouler, parfois devant des obstacles extérieurs, parfois dévoré par des démons intérieurs. Néanmoins, retenez ce nom : Wojciech Ziemilski. Il risque de devenir un tout grand metteur en scène.



En Pologne, j'ai eu l'impression que même la pauvreté endémique, même la laideur des grandes chaînes internationales de commerce, même le retour (limité) du racisme politique - l'impression que tout cela ne pouvait me faire regretter la fin du communisme. La droite et les anticommunistes avaient froidement raison.
Par contre, pour moi qui vis à Bruxelles dans un quartier multiculturel, c'est toujours à la fois étrange, fascinant et terrifiant d'assister à une telle homogénéité raciale : ici, à Varsovie, tout le monde est blanc, souvent blond. Je n'ai rencontré que de noirs pendant mon séjour - deux touristes, sans doute.
Ici je sens, ou j'imagine sentir l'absence des juifs. La grande minorité ethnique d'avant-guerre subsiste, en Pologne, sous la forme de fantômes et d'antisémitisme. La Pologne à la fois pleure et insulte ses juifs absents.
En face de l'immense et magnifique et immonde Palais de la Culture de Varsovie, on a dressé une grande menorah, avec indiqué : " Bonnes fêtes et joyeux h'annukah, Monsieur Leibovicz ". Je n'ai aucune idée qui est ce Monsieur Leibovicz.



J'en arrive au moment, dans " À la recherche du temps perdu ", où tout se lie, où tout se résout, dans l'entonnoir où se déverse tout le livre, ce long passage théorique de " Le temps retrouvé " où tout le projet du roman est expliqué, sans que cette partie semble être un commentaire incongru mais, au contraire, un aboutissement, car cette réflexion théorique, ce n'est pas l'auteur qui la fait, mais le personnage. Ce passage éclaire chaque événement, chaque phrase, chaque mot du roman, rend chacun d'eux nécessaire ; là, je vois en quoi ce roman est en fait une longue nouvelle ; c'est même en fait une blague, de plusieurs milliers de pages ; j'arrive, émerveillé, petit à petit, à sa chute.
Je sais déjà que je vais sortir changé de ce livre, changé en tant qu'être humain, en tant que lecteur de romans et en tant qu'auteur.


Il fait froid.




21 décembre 2010


J'en suis aux dernières pages de " À la recherche du temps perdu ".
Le narrateur y est présenté à une adolescente de 16 ans, la fille de Saint-Loup et de Gilberte, la petite-fille de Swann et d'Odette. Elle est le point où toute une série de fils du livre se rejoignent, se rejoignent biologiquement même : en elle, les ADN de beaucoup de personnages se mélangent. Par elle, tout ce qui avait été posé dans l'ouverture musicale de " Combray " se résout. Le côté des Guermantes et celui de chez Swann se fondent en elle.
C'est vertigineux et émouvant. Je crois que jamais, en lisant un livre, je n'ai senti avec tant d'acuité l'impression du temps qui passe et de la mélancolie de la vieillesse - ou bien, peut-être, suis-je à l'âge où je peux être sensible à cette mélancolie, car elle cesse d'être une pure idée abstraite pour devenir une impression corporelle, un sentiment personnel, avec lequel souvent je me réveille et je m'endors.


En Belgique, toujours pas de gouvernement. Toujours des négociations difficiles. La lassitude de beaucoup de citoyens belges pour la politique commence à m'envahir à mon tour.



26 décembre 2010



Je suis dans un snack-bar bobo où j'ai mangé une salade atroce, puis trois très bons sandwiches, et ensuite un plat de pâtes. Je voulais aller au " Tea for two ", mais ils étaient fermés pour Noël.
J'oublie les dates des fêtes de fin d'année. Aylin célèbre tout cela avec les filles et, dans ma famille, personne n'est pas très sensible à ces célébrations. Le soir de Noël, je suis resté chez moi, j'ai mangé une dinde de 3 kg 45, avec salade, pommes-croquettes et chicon braisé, que j'ai sifflé avec quatre bouteilles de crémant. J'ai ensuite grignoté deux bûches et une bombe au chocolat. Mes voyages dans les ex pays communistes m'ont un peu fait maigrir. Je dois rattraper le retard. Il y a une semaine, j'ai même eu des vertiges, dus à la malnutrition. J'ai vacillé en rue. Heureusement, les gens ont cru que je glissais sur la neige.



Depuis une semaine, trois choses ont changé pour moi.
Tout d'abord, j'ai sans doute eu le plus gros succès de ma carrière de scénariste. " Les émotifs anonymes ", ce n'est pas seulement un très beau film, très bien réalisé, très bien joué, c'est aussi un gros succès, en France. Un succès critique et un succès public. Même ma mère aime beaucoup le film.



Deuxième chose qui a changé dans ma vie : jeudi, j'étais au Tea for two, en train de ranger mes affaires, pour partir à un rendez-vous chez Koen. J'y allais avec des pieds de plomb. De nouveau, je le pressentais, il allait se plaindre de Bart De Wever, de la NVA, de l'idiotie la classe politique flamande, des dérives fascistoïde du patronat du nord du pays… Aylin entra dans l'établissement.
Elle fit un pas l'intérieur de l'établissement, braqua son regard sur moi, et, elle, qui est fluette, blonde, pâle, souvent discrète et effacée, là, brilla, littéralement brilla, et tellement fort que toutes les conversations s'étaient arrêtées et que tout le monde la regardait. Je ne sais pas comment elle parvient à faire cela ; un truc de comédienne, je présume.
Elle se dirigea droit vers ma table. Elle s'assit face à moi. Elle me demanda :
- Comment as-tu pu me faire ça ?
Sa voix tremblait de rage. Je ne parvenais pas à soutenir son regard. J'avais peur d'être brûlé par ses yeux verts.
- Faire quoi ?
- Tu as demandé à Édouard de me dire que je mentais ?
Flûte. Mon plan avait marché, mais trop bien marché. Quand cet idiot d'Édouard Salama l'avait traitée de menteuse, Aylin, comme je le pressentais, avait explosé, mais tellement fort qu'à présent j'étais touché par un des schnarpels de cette explosion.
Rien ne peut plus énerver Aylin que de se faire traiter de menteuse, et cela pour des raisons que j'ignore. J'imagine qu'elle les ignore elle-même. Je voyais bien la scène : cet imbécile d'Édouard Salama, en la voyant si fâchée, avait dû bredouiller :
- C'est Philippe Blasband qui m'a dit de dire ça…
Et maintenant, comme un boomerang, le coup me revenait à la gueule.
- Pourquoi tu as été lui raconté des conneries pareilles ? gronda Aylin.
Je cherchais quoi répondre. Cela me mit assez de temps pour que la colère d'Aylin lui fasse répéter :
- Pourquoi tu as fait ça ?
Je décidai de lâcher la stricte vérité :
- Pour te récupérer.
- Comment ça, me récupérer ?
- Je suis toujours amoureux de toi. Ou de nouveau amoureux de toi. Je voudrais qu'on se remette ensemble.
Ces trois dernières phrases, je les avais murmurés du bout des lèvres, tellement j'étais sûr que j'allais essuyer en retour une des engueulades acérées dont Aylin a le secret. Au contraire, elle resta à me regarder, la bouche légèrement entrouverte, l'air presque rêveur, en tout cas un peu absent. Je ne parvenais pas à décoder précisément son expression. Était-ce de l'étonnement ? De la colère larvée ? Je me rappelai alors où j'avais déjà vu, sur le visage d'Aylin, exactement, la même expression : quand nous rentrions dans un taxi, il y a maintenant 19 ans, la première fois que je lui avais pris la main dans la mienne.
19 ans auparavant, nous avions fini par nous embrasser à l'arrière du taxi. Là, elle resta silencieuse toute une minute. Elle se leva. Elle me dit très sérieusement : " Je dois réfléchir ". Elle sortit du salon de thé. Je sus alors qu'il y avait un espoir. Pas un espoir très solide. Juste une possibilité.
Je téléphonai à Koen, prétextai les routes enneigées et repris un puer noir, trois tranches de cake, deux bols de tiramisu au macha et deux plaques de chocolat.


La troisième chose qui a changé dans ma vie, c'est que, enfin, j'ai terminé " À la recherche de temps perdu ". Cela me coupe un peu le sifflet. Tout comme le narrateur, après ce bal où ses connaissances ont vieillis, j'ai l'impression que tout ce que j'ai fait jusqu'ici, dans ma vie et professionnellement, n'a été qu'un entraînement, une collecte de matériel et de documentation. Je vais d'ailleurs arrêter d'écrire ce journal, car il ne m'est plus d'aucune utilité. Il commence à m'encombrer. Maintenant, je dois me lancer dans ma vraie vie, et mon oeuvre véritable.
Ou au moins essayer de faire ça. Et rater.



Voici donc la fin de " Le journal de l'alpha mâle ". Je dois, ici, pour finir, rappeler qu'il était en partie fictionnel : je ne suis évidemment pas un super héros, je n'ai pas deux filles mais deux fils, et je suis toujours marié, et heureux, avec Aylin. Je ne suis ni grand, ni roux. J'ai en fait le physique dont j'ai affligé ce malheureux Édouard Salama. Par contre, comme ne le savent que trop bien mes proches, je suis bel et bien handicapé par cette tendance à brûler trop vite ce que je mange. C'est un combat quotidien.
Politiquement, je ne suis pas de droite. En écrivant ce journal, il était intéressant mais malaisé de prendre ce point de vue qui, souvent repose sur des a priori idéologiques, des croyances, que je ne partage pas. D'éducation et de coeur, je me situe plutôt à gauche. En fait, je suis un épigone de cette gauche molle que l'auteur de ce journal ne cessait de conspuer, c'est-à-dire une gauche pragmatique, débarrassée de toute idéologie. Je suis plus fier encore de cette mollesse que de mon gauchisme.
J'avais cru que j'écrirai ce journal pendant au moins une année, ou même plus. Mais, je m'en rends compte à présent, il était trop lié à ma lecture de " À la recherche du temps perdu ". Il a été achevé par la dernière phrase de " Le temps retrouvé " :

Si du moins il m'était laissé assez de temps pour accomplir mon œuvre, je ne manquerais pas de la marquer au sceau de ce Temps dont l'idée s'imposait à moi avec tant de force aujourd'hui, et j'y décrirais les hommes, cela dût-il les faire ressembler à des êtres monstrueux, comme occupant dans le Temps une place autrement considérable que celle si restreinte qui leur est réservée dans l'espace, une place, au contraire, prolongée sans mesure, puisqu'ils touchent simultanément, comme des géants, plongés dans les années, à des époques vécues par eux, si distantes, - entre lesquelles tant de jours sont venus se placer - dans le Temps.


Philippe Blasband, 27 décembre 2010