1er novembre 2010



Après l'école, mercredi, et avant son cours de karaté, nous sommes allés manger une glace, Suzanne et moi, au Capoue du piétonnier de la chaussée d'Ixelles, près de la place Jourdan. Après une conversation archéologique sur les dessins animés de ma propre enfance, elle se mit à me décrire ses relations avec Marie :
- Elle ne me parle plus, Marie, me fit Suzanne en haussant les épaules d'un ton boudeur qui fronçait ses sourcils fins et délicats.
- Elle est méchante avec toi ?
- Non, elle est juste pas là.
- Comment, pas là ?
- Elle n'est jamais là. Elle a autre chose à faire.
Elle se concentra pendant quelques bouchées sur sa glace chocolat blanc - vanille, puis se mit à parler de deux de ses camarades de classe, de fille qui se prénommait l'une Stella, l'autre Luna.




Souvent, dans des moments où mon attention ne doit pas se focaliser sur une tâche précise, par exemple quand je marche, je conduis ou je m'endors, je me surprends à dériver, sans même m'en rendre compte, dans de longues rêveries où j'élabore des stratégies complexes pour récupérer Aylin. Je m'imagine lui disant telle ou telle chose, accomplissant telle ou telle action, et après un enchevêtrement extrêmement compliqué de paroles et d'actions, cela se termine toujours de la même façon : Aylin me retombe dans les bras, follement amoureuse. Je sais bien à quel point ces stratégies sont illusoires, à quel point, dans les affaires de coeur, la planification des événements ne peut être d'aucune utilité, car dès la première étape de cette planification, même si cet étape commence par une action que l'on accomplit soi-même et que l'on peut donc plus ou moins prévoir, à cette action répondra à une réaction de l'autre personne, réaction que, elle, on ne pourra pas prévoir, même si l'on connaît très bien cette autre personne, comme je connais Aylin, ayant vécu 14 ans avec elle, mais justement, je la connais au point de savoir que ses réactions sont justement impossibles à prévoir. Je sais qu'elle peut bifurquer dans une réaction pour moi toujours surprenantes, rire aux éclats à une de mes critiques les plus acerbes ou péter un câble à cause d'une remarque je croyais anodine. Parfois, pour bien brouiller les pistes, elle va jusqu'à réagir exactement comme je le présageais.



L'inefficace et hésitant Barak Obama va, enfin, prendre la dérouillée électorale qu'il mérite, même si c'est évidemment catastrophique que cela se traduise par une montée en puissance du Tea Party, cette bande de décérébrés bigots. J'aurais préféré des républicains à la Reagan, à la Shwartznegger (deux anciens mauvais comédien mais bons gouverneur de Californie), à la MacCain - même si ce dernier a levé le lièvre du Tea Party, en donnant une visibilité à la crétine Sarah Palin.




10 novembre 2010


Je voulais parler de "Albertine disparue", de l'apparition du soupçon pédophiliques dans ses premières pages, mais je dois relater un événement pour moi plus immédiatement crucial, toute une aventure, qui m'est arrivée hier.
Cela avait commencé le matin, le samedi. Comme vous le savez peut-être, les nouvelles concernant les jeunes super héros ont quitté les entrefilets dans les journaux et sont parvenues aux nouvelles radio bruxelloises : la police avait tenté d'arrêter plusieurs de ces jeunes zups qui, semble-t-il, avaient dérapé à plusieurs reprises. En entendant cela, je secouai juste la tête plusieurs fois, allant même, sans doute, jusqu'à hausser les épaules et à lâcher un " Évidemment, ça allait finir en eau de boudin, toute cette histoire !… " J'étais sur le point d'oublier toute l'affaire, en faisant pivoter mon attention vers la nouvelle suivante, une grève à la société de transport de fonds Brink's qui asséchait les distributeurs de billets, quand je reçus un coup de téléphone paniqué d'Aylin :
- Elle a disparu !
- Qui a disparu ?
- Marie ! Elle n'est pas rentrée, hier soir !
- Calme-toi. Où était-elle, hier soir ?
- Je ne sais pas !
- Comment, tu ne sais pas ?
(Ce n'est pas que je lui reprochais de ne pas savoir où se trouvait notre fille, c'est juste que cela me semblait très improbable qu'Aylin ignore l'endroit où une de ses filles se trouvait, quasi impossible qu'elle ne l'aie pas houspillée jusqu'à ce que Marie lui en fournisse l'adresse, le numéro de téléphone et une heure précise de retour.)
- Quand je suis rentrée hier soir, elle m'a juste laissé un message, par l'intermédiaire de Suzanne. Marie disait qu'elle était sortie, chez des amis !
- Tu as appelé ses amis, j'imagine ?
- Évidemment ! Tous ses amis ! Et je n'ai pas dormi !
Je tentais de calmer Aylin, de la raisonner, de l'empêcher de se ravager pas ses sentiments violents mais, à la faveur d'un adjectif que je croyais immanquablement ironique qu'elle prit au premier degré, la conversation devint une dispute enragée. Elle finit par me hurler que " Tout était de la faute ! " et me raccrocha au nez.
C'est alors, seulement, que je compris. Aylin avait froidement raison. En effet, tout était de ma faute.



Je téléphonai, avec angoisse et sans beaucoup d'espoir, au numéro d'urgence de l'ASB. La voix aiguë d'une opératrice guillerette me demanda aussitôt mon numéro de matricule. Je fus sur le point d'expliquer que je ne faisais plus partie de l'ASB, que je n'étais plus un super héros, que c'était une urgence, etc. J'eus peur que l'opératrice, alors, simplement, me raccroche au nez. Je lui donnai donc mon matricule, cette suite de 47 nombres qui m'avait pris sept mois à retenir par coeur. Je m'attendais qu'elle me dise que ce matricule n'existait pas, ou qu'il avait été rayé des archives de l'ASB, et qu'elle m'interdise dorénavant d'appeler à ce numéro, en me menaçant même de poursuites judiciaires, mais, à mon grand étonnement, l'opératrice me répondit avec une joie sautillante qui donnait à ses phrases un rythme de comptines enfantines :
- Le Secrétaire de l'ASB va bientôt sonner chez vous, Captain Europa.
Après avoir raccroché, je restais étonné : elle m'avait appelé Captain Europa, mon nom de zup, alors que j'avais quitté l'ASB et que normalement, même moi-même, je n'avais plus le droit de l'utiliser, ce nom ! Mais surtout, de plus, elle avait affirmé que le Secrétaire allait sonner chez moi !…



Dix minutes plus tard, en effet, on sonna. Je descendis les escaliers quatre à quatre. Devant l'immeuble, en double file, attendait une vieille Toyota Corolla Tundra grise métallisée, avec le moteur qui tournait. Je m'assis sur le siège du passager. Et en effet, c'était bel et bien le Secrétaire qui se tenait derrière le volant, un Secrétaire décharné, pâle avec des reflets verdâtres, les lèvres sèches et coûteuses, les yeux humides, mais quand même, un Secrétaire qui semblait se porter beaucoup mieux que dans la pièce capitonnée où je l'avais rencontré la dernière fois. Il avait l'air tout heureux d'être en meilleure santé et de conduire une voiture japonaise. Avec un éclat de rire de gamin, il démarra en trombe.
- Mets ton costume, Captain Europa !
- Je suis sorti de l'ASB ! J'ai démissionné !
- Ta démission a été refusée hier soir.
- Par qui ?
Il me fit un grand sourire qui dévoilait des dents jaunâtres et déchaussées dans plusieurs directions :
- Par moi.
- Je croyais que mon costume avait été incinéré !
- J'ai aussi empêché cela. Je sentais que je devais te garder sous le boisseau. Rien de rationnel, juste une intuition.
Il ricana, toussa, ricana de nouveau.
J'enfilai avec difficulté mon costume. Mettre un costume de zup en nano-laine poly-octogonale feutrée, c'est jamais très évident, mais c'est encore plus difficile dans l'habitacle d'une petite voiture japonaise. Tout en m'habillant, je demandais au Secrétaire, en prenant un air le plus dégagé possible :
- Et sinon ? Vous ? La santé ?
- Comme tu vois. Beaucoup mieux. La semaine dernière, les médecins ont finalement trouvé le produit qui me guérit, et me fortifie, ne fut-ce qu'un peu.
- Et c'est quoi ?
- Le gingembre.
Je fus tellement étonné par sa réponse que je ne lui demandai pas plus de précisions.
- Depuis quand tu sais que ta fille est une jeune zup ? demanda-t-il.
- Je viens de m'en rendre compte. Qu'est-ce qui se passe exactement ?
- Certains des jeunes zups ont passé un type à tabac, parce qu'ils l'ont pris pour un dealer. Les policiers ont réussi à arrêter l'un d'entre eux. Ses petits camarades ont pris alors possession d'un local du Palais de Justice, en signe de protestation. Ça pourrait tourner au vinaigre.


Devant le Palais de Justice, nous fûmes déviés par un barrage de police. Tout un dispositif policier s'était mis en branle, autour du vénérable et écrasant bâtiment. Le Secrétaire se gara un peu plus loin, au début des Marolles, devant une entrée de parking. Il se tourna vers moi.
- On va le jouer undercover. Enfin, toi tu vas le jouer undercover.
- J'y vais tout seul ? Sans renfort ?
- Moi, je dois encore trouver une place pour ma voiture. De toute façon, ça ne sert à rien de rameuter tous nos copains zups. On doit rester discret, dans cette affaire… Et bon, tu es Captain Europa ! Tu te débrouilleras très bien tout seul !



Comment je suis rentré dans le Palais de Justice, comment j'ai échappé à la vigilance des policiers embusqués un peu partout, comment, aussi, je me suis perdu dans le labyrinthe des couloirs et des salles, pour finalement trouver la pièce où étaient embusqués les jeunes zups, tout cela, je suis obligé de le passer sous silence, pour des raisons de sécurité et des raisons légales. Après huit minutes et demi, je me retrouvais dans une salle très étroite mais très haute, qui servait d'habitude d'espace de rangement provisoire pour des dossiers de procès en cours. J'étais entouré par six très jeunes super héros très menaçants, avec les costumes les plus bricolés et bariolés que je n'avais jamais vus jusqu'ici - et pourtant, le kitsch a toujours fait des ravages chez les super héros ! Une septième zup, une fille, se tenait un peu en retrait. Derrière un loup bleu clair, elle me regardait avec un air qui me semblait fâché, ou éploré, ou craintif. Malgré le costume, je sus immédiatement que cette jeune adolescente, c'était Marie, ma fille. J'aurais voulu me précipiter sur elle, la prendre dans mes bras, la rassurer, lui dire " Ne t'inquiète pas, papa est là ". Mais je ne pouvais pas quitter ces collègues des yeux, ces jeunes zups menaçants et multicolores. Il fallait d'abord que je m'occupe d'eux.
Je leur fis mon plus grand sourire :
- Bonjour les amis ! Je m'appelle Captain Europa !
Je me rendis aussitôt compte que non seulement ce que je venais de dire était condescendant mais qu'en plus je l'avais dit avec un ton de chef scout, de G.O. hyper enthousiaste.
- On sait qui tu es, aboya avec mépris un des jeunes zups, un grand gringalet habillé dans une sorte de pyjama en pilou orange vif et avec des lunettes de ski.
- Comment tu es entré ici ? demanda rageusement une très jeune et très petite adolescente vert pomme.
- Je vous demanderais de me vouvoyer, et j'en ferai de même avec vous. On n'a pas élevé les cochons ensemble.
- Ta gueule ! hurla un colosse au costume en cuir mauve.
Je fis comme si je ne l'avais pas entendu et demandai :
- Quelles sont vos revendications ?
- Ces porcs de flics ont arrêté Nation Pride ! continua le colosse mauve. On exige sa libération immédiate !
" Nation Pride " ? Un zup appelé " Nation Pride " ? Décidément, il n'y avait pas que Bart De Wever qui flirtait avec le fascisme !…
- Nation Pride, c'est celui qui a torturé un soi-disant trafiquant, c'est ça ?
- Pas torturé ! Questionné ! Et pas un soi-disant trafiquant ! Ce sale macaque vendait de l'herbe à l'entrée du lycée !
- Oui, enfin, il ressemblait à celui qui… voulut corriger la fille vert pomme ; mais le colosse mauve la coupa :
- Ils se ressemblent tous, ces macaques !
J'étais furieux. Je me retournai vers ma fille et la regardai fixement dans les yeux. Elle fit encore un petit pas en arrière :
- Je ne savais pas, bredouilla-t-elle. Ils m'ont entraînée…
- Tu as aussi " questionné " ce " macaque " ?
Elle fit non de la tête. Ma fureur ne cessait de croire. Je me tournai vers les autres :
- Qui, ici, a participé à ce " questionnement " ?
Le colosse en cuir mauve fit un pas vers moi :
- Moi. Juste moi et Nation Pride. On l'a fait à deux, comme des pros. Parce que nous, on a les couilles, pour agir. Ça te dérange, vieux schnock ?
Le racisme, la violence, le pervertissement de l'idéal des super héros, la connerie adolescente et les costumes approximatifs et exagérément bariolés, tout cela ne m'avait pas sorti de mes gonds. Par contre, en entendant l'insulte " vieux schnock ", je me précipitai sur cet imbécile mauve. Mais cette nouvelle génération de zups avait, évidemment, ses propres super pouvoirs : avant que mes poings puissent atteindre le colosse mauve, un courant électrique sortit de ses mains à lui, me projetant en arrière. Avant de m'évanouir, j'entendis ma fille hurler : " Ne touche pas à mon père ! "
Suivit alors une bagarre générale confuse et brouillonne, où s'affrontèrent ceux qui se rangeaient du côté de l'idiot en cuir mauve (un garçon et une fille) et ceux qui suivirent ma fille (les trois autres). Leur bagarre fut rendue plus complexe par l'assaut que fit, à ce moment-là, les forces d'intervention de la police, avec fumigènes, casques et matraques.
Après quelques minutes, je me réveillais. Marie se tenait devant moi, me protégeant de son corps. Je me levais d'un bond. Je lui pris le poignet :
- Fichons le camp d'ici !
- Comment ?
- Suis-moi !



Plus tard, dans la voiture du Secrétaire qui nous ramenait jusqu'à la maison d'Aylin, je me rendis compte que j'avais imaginé que Marie allait me tomber dans les bras pour s'excuser, et que je la consolerais en lui tapotant sur l'épaule droite. Évidemment, j'en fus pour mes frais : je me fis engueuler sans répit par ma fille, sur un ton tellement rageur que ni moi, ni le Secrétaire de l'ASB, nous ne parvenions à placer un mot.
Chez Aylin, Marie alla directement s'enfermer dans sa chambre après avoir monté les escaliers en tapant tellement fort sur chacune des marches que toute la maison résonnait. Aylin courut à sa suite. Elle se mit à l'engueuler derrière la porte fermée.
Moi, je restais dans le couloir d'entrée, un peu en carafe. Édouard Salama se tenait devant moi, tout aussi en carafe que moi, avec un très étrange sourire crispé. Il finit par me demander si je ne voulais pas manger quelque chose ? J'avais, en effet, un petit creux : je le suivis dans la cuisine où j'avalai un camembert complet, un demi brie, deux baguettes, un demi pain demi gris, sept petits pots de yaourt, deux plaques de chocolat, une vingtaine de tranches de jambon, une dizaine de tranches de salamis à l'ail, et je terminai les restes d'un spaghetti bolognaise de la veille, petit casse-croûte que je fis passer avec deux litres de coca, un litre d'un petit vin hongrois et trois verres de pinot de Charente. Édouard Salama me regardait avec des yeux exorbités. Finalement, il osa me demander : " Vous ne grossissez vraiment jamais ? " J'allais lui expliquer en détail tous mes problèmes de sous-poids, quand Suzanne entra dans la cuisine et se dirigea vers le réfrigérateur pour y prendre un actimel. Ensuite, toujours silencieuse et mystérieuse, d'un pas léger, presque fantomatique, elle s'approcha de moi, me fit la bise, m'indiqua, d'un geste de la tête, l'étage où Aylin et Marie continuaient à s'engueuler de part et d'autre de la porte fermée, leva les yeux au ciel et sortit en buvant des lampées du petit pot en plastique oblong.
Comme j'avais rassasié une partie de ma faim et comme l'engueulade entre mon ex-femme et ma fille ne semblait ni s'arrêter, ni même décroître d'intensité, et qu'en plus le Secrétaire m'attendait toujours en double file dans sa Toyota Toundra grise de 1993, je pris congé d'Édouard Salama. Il me serra la main de ses deux petites poignes moites, pencha la tête sur le côté pour prendre un air tragique et déclama avec l'air pénétré d'un tragédien de la Comédie-Française : " Merci beaucoup pour tout ce que vous avez fait, pour Marie ! "



Dans la Toyota que le Secrétaire conduisait avec des à-coups brusques et en restant beaucoup trop longtemps en première, je me rendis compte, que, évidemment, je n'attendais pas de remerciements de cet Édouard Salama, mais d'Aylin. J'avais imaginé qu'elle me tomberait dans les bras, qu'elle pleurerait en me répétant : " Merci, merci ", puis qu'elle m'embrasserait fougueusement sur les lèvres et me ferait sauvagement l'amour. Mouais.
À ma place, ici, Proust partirait dans une de ces longues digressions qui me fascinent mais qui, aussi, à la longue, commencent à m'énerver, une digression sur la différence entre ce que l'on imagine a priori et ce que vous offre ensuite la réalité, différence tant dans les réactions d'Aylin quand Marie était rentrée chez elle que de celles de Marie, plus tôt, dans la voiture du Secrétaire. Proust remplirait une vingtaine de pages d'une dissertation à la complexité labyrinthique, toute une dissection des sentiments en lamelles les plus fine possible. Avouons-le : certains jours, Proust m'emmerde, pas seulement parce qu'il se perd dans ces digressions mais aussi parce qu'il me pousse à le faire moi-même, quand j'écris, et aussi, dans la vie de tous les jours. Il accroît mon hyper-sensibilité et ma tendance à tout sur-analyser alors que je fais des efforts constants pour engourdir la première de ces tendances et pour éviter la seconde. Marcel Proust n'a pas une bonne influence sur moi.
Je me tournai vers le Secrétaire et lui demandai ce qui allait se passer, avec ces jeunes super héros ?
- Les deux qui ont torturé ce pauvre étudiant en droit qu'ils ont pris pour un dealer, ils seront mis en détention juvénile. Les autres, nous allons tenter de les incorporer dans l'ASB.
- Je ne crois pas qu'être juste de garde, pendant la nuit, ça va les satisfaire.
- Cela ne satisfait aucun zup. Mais c'est la vie. D'ailleurs, vous allez devoir vous y remettre.
Et il me fit un grand sourire hideux.



24 novembre 2010


J'écris ces lignes à Saint-Pétersbourg. Je suis très conscient à quel point cette première phrase peut donner de moi une impression de bourlingueur littéraire, surtout après avoir raconté, dans ce journal, mes voyages en Espagne, en Turquie et en Pologne. Mais rien n'est plus faux. Je le répète : je suis un piètre touriste, un voyageur maladroit, un angoissé de l'avion, de l'aéroport, du dépaysement. J'ai sans doute trop voyagé quand j'étais enfant. Je suis devenu exagérément casanier.
Mais j'ai accepté néanmoins une invitation d'une chaire de littérature belge de la Communauté Française Wallonie Bruxelles (je ne lasserais jamais de répéter cette appellation pléthorique et surréaliste) à Saint-Pétersbourg, car j'étais très curieux, une curiosité un peu malsaine et voyeuriste, de voir à quoi ça ressemble, de nos jours, la Russie.
D'autres vous la décriront, dans des livres de voyages, dans des guides ou des articles, bien mieux que moi. Je ne vais donc pas vous ennuyer avec mes impressions, sur trois jours et sept rues. Sachez qu'il neige, qu'il fait en dessous que zéro, mais qu'heureusement j'ai mon système d'auto-chauffage alterné de zup, et que donc le vent ne parvient qu'à un peu refroidir mes joues et mes cuisses.
Avant de partir en Russie, j'avais rencontré Aylin, pour la rassurer un peu sur Marie, qui vient d'être incorporée, à son corps défendant, dans l'ASB. Quand je lui dis que je ne pourrais pas amener Suzanne au karaté, le mercredi suivant, parce que j'allais à Saint-Pétersbourg, elle s'exclama qu'il fallait absolument que j'aille y voir l'Hermitage ! Je tentais de biaiser, d'arguer que je n'en avais pas le temps, que je n'étais pas un grand amateur de musée ; elle s'énerva et me fit jurer que je visiterai ce musée.
Il y a quelques mois, j'aurais juré et ensuite j'aurais évité d'y aller, en utilisant comme très vague justification quelques contretemps foireux, une fermeture pour travaux, n'importe quel argument peu convaincant, ce qui aurait causé chez Aylin un énervement accompagné d'un haussement d'épaules très méprisant. Là, je ne veux pas qu'Aylin puisse me témoigner du mépris. Le mépris se marie difficilement avec le sentiment amoureux.
J'ai donc visité le Musée de l'Hermitage.
De nouveau, des gens plus compétents et plus courageux que moi pourraient vous décrire ce musée bien mieux. Tout ce que je peux dire, c'est qu'à un moment j'ai éprouvé du vertige devant l'accumulation de chefs-d'oeuvre, pas seulement ceux, très connus, des peintres français du XXe siècle, mais aussi, par exemple, un exemple parmi beaucoup d'autres, l'artisanat de civilisations d'Asie centrale dont je n'avais, jusque-là, jamais même entendu le nom. Si j'ai beaucoup de courage, un jour, j'y retournerai, dans ce musée, pour apprécier plus longuement certaines pièces, par exemple une statue de Rodin, " Le Poète et sa Muse ", qui ne semble pas sculpté mais avoir émergé du néant sous les doigts délicats d'un démiurge, ou l'un des portraits anglais romantiques, pour moi tout à fait inconnus. Je n'ai pas une grande culture picturale, malheureusement, pas aussi étendue et précise que je le voudrais. Je serais tenté de résumer cela par un beau mot, en disant que je confonds Manet et Monet. En l'occurrence, ce n'est même pas vrai, mais vous voyez ce que je veux dire.
Parmi ce fatras enchevêtré de chefs-d'oeuvre, je fus bouleversé par une chose, moins d'ailleurs par cette chose elle-même que par la façon dont elle résonnait en moi : les toiles de Picasso, provenant de plusieurs de ses époques. Comme la plupart de mes contemporains, je serais tenté de dire que ce n'est pas mon peintre préféré, bla-bla-bla. Ce qui n'est pas vrai et ne peut pas être vrai : c'est un des peintres avec lesquels j'ai grandi, un des peintres grâces auxquels j'ai appris, déjà en école maternelle, ce que c'est, la peinture. À l'Hermitage, il y avait une grosse dizaine de ces toiles et quelques céramiques. J'étais particulièrement touché par sa capacité à plusieurs fois se remettre en question, à se renouveler et à se réinventer complètement. Plusieurs fois dans sa vie, Picasso avait déployé tous ses efforts pour acquérir une maestria, puis déployé tous ses efforts pour perdre cette maestria et retrouver quelque chose d'autre, quelque chose de brut, voire même de maladroit. Comme s'il voulait retrouver quelque chose des dessins d'enfants, mais un trait d'enfants nourri et habité par une longue carrière de peintre.
Cette volonté de renouvellement, de table rase, m'émeut et me trouble. J'ai l'impression que je devrais aussi appliquer cela à moi-même. Je tente, toujours, de me renouveler, de fabriquer autre chose, mais je n'y parviens pas souvent. En roman, en tout cas, j'ai souvent l'impression d'avoir tenté de faire chaque fois des romans différents et d'avoir, chaque fois, immanquablement, abouti à des remakes déguisés de mon premier livre, de mon roman originel, " De cendres et de fumée ".
Il faudrait écrire autre chose. Partir sur d'autres bases, avoir d'autres buts. Tout comme Pessoa, inventer un autre écrivain.
Évidemment, c'est sans doute un vœu pieux. Je reste désespérément enfermé en moi.