1er octobre 2010



Bart De Wever est un palmier



(Ce titre est évidemment un hommage et une référence à une des phrases les plus drôles de Pierre Desproges:
" Jean-Marie Le Pen est un sapin. ", suivi de la précision suivante (je cite de mémoire) : " Ce n'est pas tout à fait vrai, mais si je dis qu'il est un fasciste, il me fait un procès. ")



Je devrais faire payer mes séances à Koen, mon thérapeute. Depuis une semaine et demi, je ne dis plus rien ; c'est lui qui déblatère, sur Bart De Wever et sur la NVA. Le seul point positif, c'est qu'il le fait surtout en flamand. Il commence toujours la séance en français mais, après trois ou quatre paragraphes, au milieu d'une phrase, il ne peut s'empêcher de dériver dans un flamand oscillant entre plusieurs dialectes de la région bruxelloise. Depuis trois séances, je viens armé d'un dictionnaire néerlandais-français.
Je n'ose pas interrompre Koen, mais je ne suis pas d'accord avec lui : Bart De Wever n'est pas un fasciste. Il a bel et bien des tendances fascistes ; il flirte avec le fascisme ; ou, pour être plus précis : même s'il n'est pas fasciste, certaines de ses actions, certaines de ses déclarations, certaines parties de son idéologie, se rapprochent dangereusement du fascisme.
Pour l'instant, il ne s'agit que d'un flirt, ce flirt qui menace tous les partis de droite, surtout ceux qui sont nationalistes, ce flirt que nous, intellectuels de droite, devons déceler et dénoncer.
Décelons donc, et dénonçons donc.



Nationalistes de droite


Toute la politique flamande actuelle hérite des cendres de la Volksunie. Ce parti autonomiste, en implosant en 2001, a fait essaimer ses politiciens dans tous les autres partis flamands, depuis les chrétiens jusqu'aux socialistes et aux écolos. Seule l'aile la plus à droite, sous l'égide de Geert Bourgeois, resta séparée des autres partis, pour créer la NVA.
Mais que reste-t-il, une fois qu'on retire de ce parti autonomiste tous ses gentils et ridicules gauchistes farfelus buveurs de tisanes ? Un parti nationaliste de droite. Qui, automatiquement, se rapproche du fascisme, moins à cause de sa nature droitière qu'à cause de son nationalisme.
De plus, Bart De Wever a intégré le parti après la fin de la Volksunie. Il n'a pas connu la période autonomiste. Il est un pur nationaliste de droite, sans aucune culture de l'autonomisme. Il n'a jamais dû boire des tisanes, lui.
J'avais entendu, il y a plus d'un an, sur Klara, une interview de Bart De Wever, avec son frère Bruno, une interview très calme et intelligente. Les deux frères débattaient de leurs idées contradictoires avec respect l'un de l'autre et intelligence. Mais tout de même, les idées de Bart pouvaient être résumées par "Ein volk, ein land ". Il faudrait juste un coup de pouce pour que cela devienne "Ein volk, ein land, ein fuhrer ".
Bart De Wever lui-même est, je crois, conscient de cette proximité possible avec le fascisme, ne fût-ce que par l'exemple du Vlaamse Belang. Ses grandes déclarations, comme quoi son parti n'est pas révolutionnaire mais réformiste, ainsi que la façon dont il martèle son attachement à la démocratie, est-ce pour son démarquer véritablement du fascisme et du Vlaamse Belgang, ou bien est-ce pour faire croire qu'il se démarque ? Est-ce par réelle conviction, ou pour juste apparaître fréquentable ? Est-ce juste un masque ? Ce masque, tombera-t-il un jour ?
Pour être sûr que ce n'est pas qu'un masque, sûr que Bart De Wever et la NVA joueront jusqu'au bout le jeu démocratique et que, s'il le faut, ils seront prêts à sacrifier leurs idéaux nationalistes sur l'autel d'idéaux qu'ils estiment supérieurs, des idéaux démocratiques, il faudrait que les déclarations et agissements de Bart De Wever et de la NVA soit inattaquables sur le sujet. Et malgré ses déclarations répétées, malgré quelques actions exemplaires, comme d'avoir défendu contre les diatribes racistes du Vlaamse Belang une femme voilée qui était venu assister aux débats du Parlement Flamand, malgré tout cela, ni la NVA, ni Bart De Wever sont inattaquables sur le sujet. Sur plusieurs points, ils flirtent avec le fascisme. Sans être (encore ?) fascistes eux-mêmes, certaines déclarations et certains de leurs agissements sont indignes d'un parti démocratique.
Faisons la liste de ces déclarations et de ces agissements.


Vrais problèmes et fausses solutions


Tous les hommes politiques, malheureusement, manipulent la réalité, déforment les chiffres, font dire ce qu'ils veulent aux sondages d'opinion. Mais Bart De Wever utilise une méthode plus troublante, qui est surtout l'apanage des tribuns fascistes : il soulève des vrais problèmes, pour lesquels il offre des solutions débiles.
Ce sont souvent des problèmes cruciaux, ou impressionnants, des problèmes que les autres politiciens n'osent pas aborder car ils savent à quel point ces problèmes seraient difficiles à résoudre, à quel point certaines complexités administratives ou déséquilibres de pouvoir se mettraient en travers de leurs résolutions.
Les fascistes posent ces questions en paradant, en affirmant haut et fort qu'eux, au moins, osent les poser, ces questions difficiles !… Mais dans le même temps, ils évitent toute réponse logique à ces questions, car ces réponses seraient trop compliquées, alors que les fascistes, comme tous les populistes, veulent donner à la politique une impression de simplicité. Par exemple, devant la crise économique des années 20, dont la résolution était évidemment très complexe, Hitler proposa une solution particulièrement débile : les juifs.
Bart De Wever utilise le même genre de procédés : par exemple, un de ses leitmotifs, c'est la présence d'un ministère de l'agriculture à Bruxelles. Quand les compétences ont été distribuées entre état fédéral, régions et communautés, très logiquement l'agriculture a été déclarée compétence régionale, car liée au territoire. Bruxelles est une de ces régions, mais une région spécifique car presque entièrement urbaine.
Il y a donc pour Bruxelles un ministère régional de l'agriculture, un ministère particulièrement ridicule et surréaliste. La légende urbaine dit qu'il y a plus d'employés dans ce ministère que de vaches dans le périmètre de Bruxelles ; qu'il y a donc plus d'un employé par vache. Je ne suis même pas sûr qu'ici, pour une fois, la légende urbaine n'a pas froidement raison.
En tout cas, ce ministère est une infrastructure très chère pour juste les quelques parcelles encore campagnardes à Bruxelles. La solution logique, normale, à cet état de fait, serait de dissoudre ce ministère et faire sous-traiter le peu d'agriculture qu'il y a Bruxelles par une des deux autres régions. Mais faire cela demanderait qu'on se confronte à toute une série de problèmes juridiques et techniques et risquerait de causer une crise politique, tout cela, en fin de compte, pour un petit ministère et quelques vaches. Donc les politiciens préfèrent rester discrets sur toute cette affaire, l'éviter, l'ignorer.
Bart De Wever, lui, parle volontiers de cet absurde ministère de l'agriculture bruxellois. Il ne cesse de le mentionner dans ses interviews. Mais au lieu de se confronter aux solutions compliquées qu'il faudrait mettre en oeuvre pour résoudre ce problème, il se contente de réclamer la dissolution de la Région Bruxelloise. Ce serait comme soigner un rhume en abattant la personne infectée. Le raisonnement est aussi logique que de résoudre la crise des années 20 par le massacre des juifs.
L'absurdité du raisonnement n'est pas évidemment aussi sensible pour Bart De Wever que pour Hitler, à cause des solutions proposées, qui sont quand même de nature très différente. Il y a évidemment un gouffre abyssal entre la cogestion de la région bruxelloise et les camps de concentration. Ce n'est pas dans les solutions proposées que se situe la proximité avec le fascisme, mais avec le type de raisonnement - si on peut appeler cela encore un raisonnement…




Culte du chef


De la NVA, on ne connaît que Bart De Wever. Il y a cela toute une série de raisons :
La NVA est un petit parti. On a tendance à l'oublier à cause de son succès aux dernières élections, mais il a encore peu de militants, peu de cadres, très peu de gens avec une grande expérience politique. Bart De Wever y est vite devenu un de ses dirigeants les plus en vue, puis, encore plus vite, le dirigeant le plus en vue, cela à cause de son intelligence, de son humour, de son culot, de son charisme. On peut mesurer ce charisme en le voyant la télévision, car ce charisme s'y déploie malgré des handicaps criants : il a non seulement un physique, heu, comment dirais-je, peu conforme aux normes de beauté hollywoodienne (hormis de beaux yeux bleus), mais en plus, il est quasiment inexpressif. Sur son visage passe parfois une nuance d'amusement ou une nuance de contrariété, mais c'est tout. Néanmoins, même quand il parle en français, langue qu'il maîtrise pas autant que l'allemand ou le flamand, on ne peut que l'écouter. La douceur de sa voix lui donne quelque chose du serpent Ka, dans le livre de la jungle.
Bart De Wever semble être le chef absolu de la NVA. Alors qu'en fait, d'après les négociateurs francophones, Bart De Wever est inféodé à son parti et ne peut prendre de décision sans le consulter. Le fonctionnement interne du parti semble assez démocratique. Pourtant, au public, il donne l'impression contraire. L'impression d'un parti dominé par un et un seul homme : Bart De Wever.
Comme Jean-Marie Le Pen pour le Front National, Geert Wilders pour le PVV, Pim Fortuyn pour le LPF et Jörg Haider pour la FPO, et comme Adolf Hitler pour le parti nazi et Benito Mussolini pour les fascistes italiens, la NVA semble ne tenir que par Bart De Wever.
C'est d'ailleurs une faiblesse des partis d'extrême droite. Les exemples de Fortuyn et de Haider l'ont prouvé : ces partis se sont délités quand disparut leur leader.
La NVA devrait, donc, pousser Bart De Wever à faire du sport et à manger plus sainement.




Famille


Dans les journaux et les médias francophones, il est souvent fait mention du passé flamingant et collaborationniste du grand-père de Bart De Wever. Ce n'est pas toujours très élégant mais ce n'est pas toujours évitable. Le passé familial explique certaines des actions et des positions de Bart De Wever. On ne peut pas en faire l'économie, si l'on analyse ses différents flirts avec le fascisme.
N'oublions néanmoins pas l'argument talmudique raram ben raram, ganav ben ganav, qui préconise que les enfants ne sont pas responsables des fautes de leurs parents ; mais que de plus, ils sont en partie exonérés s'ils commettent les mêmes fautes.
Même si je ne suis pas un juif religieux, je me sens néanmoins obligé de me ranger à leurs côtés pour cet argumentaire.
Bart De Wever n'est pas responsable des agissements de son grand-père. Et il faut comprendre que, étant le petit-fils de son grand-père, il ait une vision tout à fait différente que nous de cette époque. Une vision que je crois pouvoir comprendre et ici expliquer, en parlant, moi, de ma propre famille.
Mes grands-parents paternels, pendant la guerre, étaient cachés à Zottegem, en Flandre. Des Flamands ont risqué leur vie pour sauver la leur. Et ces gens l'ont fait avec simplicité et bonhomie, sans jamais avoir l'impression d'accomplir un acte héroïque, mais juste de faire ce qu'il fallait faire.
Mes grands-parents avaient fini par s'intégrer au village, à s'y faire des amis, et cela même parmi ceux qui étaient flamingants et pro-nazi. A Zottegem, la population était très mélangée. Les gens se fréquentaient, voire même se liaient et sympathisaient, malgré des idéologies apparemment mortellement opposées. Et de plus, si mes grands-parents avaient refusé de fréquenter ces gens, ils auraient risqué de dévoiler qu'ils étaient juifs. Entre autres personnes, ils avaient rencontré un boulanger, pro-nazi et antisémite. Il était devenu leur ami. Il leur avait offert tout un pain, une denrée très rare à l'époque.
À la libération, mes grands-parents révélèrent à ce boulanger qu'ils étaient juifs. Eut alors lieu une scène que mon grand-père décrivit comme très gênante : le boulanger prit peur et leur proposa de l'argent en échange de leur silence. Mon grand-père refusa l'argent, lui assura que jamais il ne le dénoncerait et ne le revit plus jamais.
Cette dernière scène avait gêné et attristé mon grand-père mais, sinon, il parlait avec affection de ce boulanger. En dehors de ses opinions, c'était un homme bon. Il avait été, sans le savoir, l'ami d'un juif. Imaginons que ce boulanger ait apprit ou deviné, pendant l'occupation allemande, que mes grands-parents étaient juifs. S'il les avait dénoncés, il aurait été un salaud objectif. Si, l'amitié l'emportant sur les idées, il s'était tu ou même les avait cachés, il serait alors devenu un héros objectif. Mais, en l'occurrence, ce boulanger ne sut pas que cet homme qu'il trouvait si sympathique était juif. Il resta donc dans une zone grise.
Je présume que le grand-père de Bart De Wever se trouvait dans cette même zone grise. Son grand-père n'était peut-être pas humainement un salaud mais historiquement et légalement un salaud.
Il y eut plus de collaboration en Flandre qu'en Wallonie, mais cela surtout parce que les nazis considéraient les Flamands, tout comme ils considéraient les Alsaciens, les Lorrains ou les Luxembourgeois, comme des " cousins germains ". Il y eut donc un effort de propagande des nazis auprès des Flamands, surtout qu'ils y rencontraient un écho favorable, les flamands ayant l'impression (pas toujours à tort) d'avoir été snobés et rabaissés économiquement par les francophones.
La collaboration des Flamands resta, la plupart du temps, purement intellectuelle, dans cette zone grise dont je parlais plus haut. Dans chaque famille, on trouvait quelques collaborateurs ; la répression après guerre frappa donc chaque familles, et devint un drame flamand. De plus, le souvenir de ce drame fut perpétué par le nationalisme flamand. Il y a un lien entre le nationalisme flamand d'après guerre et de maintenant et la collaboration flamande pendant la guerre. Ce lien est plus fort que veulent le dire maintenant les Flamands, mais plus ténu que veulent nous faire croire les francophones. Régulièrement, des voix flamandes réclament un " pardon ", une " réconciliation ". Ce qui est difficile à avaler pour quelqu'un, comme moi, qui est d'origine juive. Comment pardonner à des gens qui étaient d'accord avec ceux qui ont envoyé un quart de ma famille, enfants et bébés compris, étouffer Auschwitz ?
Je peux comprendre le drame familial que fut l'emprisonnement du grand-père de Bart De Wever. Mais quand même : un quart de la famille de mon grand-père fut déporté et gazé, femmes, enfants et bébés compris. Mon drame familial est plus tragique que celui de Bart De Wever. Ce que Bart De Wever ne semble pas accepter.



Antisémitisme soft


Les différentes communautés juives de Belgique ne furent pas égales face à déportation. Beaucoup plus de juifs, proportionnellement, furent déportés à Anvers qu'à Bruxelles. Cette différence ne tient qu'à un fait : à Anvers, la police a collaboré avec les autorités allemandes à la déportation, ce qu'a refusé de faire la police bruxelloise. Grâce à cette collaboration, une grande majorité des juifs d'Anvers furent déportés et assassinés.
En 2007, c'est-à-dire quand même 52 ans après la fin de la guerre, le bourgmestre d'Anvers présenta ses excuses à la Communauté Juive, au nom de l'administration communale d'Anvers. Bart De Wever déclara alors qu'il trouvait ces excuses " gratuites " et " déplacées ". Selon lui, tous les habitants d'Anvers souffrirent de l'occupation et de ses suites, pas seulement les juifs. Ce qui est vrai ; mais si les premiers connurent une occupation dictatoriale, la faim et les privations, l'existence même des autres furent niées et on les gaza comme de vulgaires insectes.
Tenter de rabaisser le niveau de cette souffrance infinie, inouïe, à celle d'une souffrance réelle mais beaucoup moins forte, c'est de nouveau nier les juifs. C'est de l'antisémitisme.
Mais il est impossible d'être sûr que Bart De Wever a fait ces déclarations par antisémitisme ou par un manque de perspective historique (alors qu'il est lui-même historien, et frère d'un historien éminent).
Ce n'est peut-être qu'une provocation, pour attirer à la NVA l'aile " gauche " de l'électorat du Vlaamse Belang, ainsi que les Flamands collaborateurs ou issus de familles de collaborateurs.
Car Bart De Wever est aussi un provocateur, et, parfois, un organisateur de happenings.



Provocateur


En général, les démocrates, tant qu'ils sont dans la politique, restent sérieux. On provoque, on se moque de la politique mais en restant alors en dehors du jeu politique. On n'utilise pas sa moquerie comme arme au sein de ce jeu. Les attentats pâtissiers n'ont jamais endossé un parti. Quand Coluche se présenta aux élections, c'était pour s'en moquer, pas pour être réellement élu. Aucun des stand-ups français ou américain n'ont utilisé leur notoriété pour tenter d'être élu.
Par contre, le fascisme, et en particulier le fascisme à la belge, c'est-à-dire le rexisme et Degrelle, utilise la provocation comme arme politique. Ce n'est pas seulement une spécialité belge. Mahmoud Ahmadinejad ou Jean-Marie Le Pen utilisent les mêmes armes, pour exister médiatiquement.
Ainsi que onze Bart De Wever.
Un des exemples les plus frappants de son genre de " happenings ", c'est le déversage de 13 milliards de faux billets de 50 € au pied des ascenseurs de Strépy-Thieu. Mais il y eut aussi le " billet d'humeur " sur le peu de recherches historiques des wallons sur leur passé pendant la guerre. Que Bart De Wever ait raison ou pas sur le sujet, il n'empêche que lâcher cela en pleine négociation pour la constitution d'un gouvernement et une réforme de l'État, c'est ou bien une maladresse idiote, ou bien une provocation.
Ces provocations sont médiatiquement efficaces mais indignes d'un homme politique démocratique. On se rapproche quand même très fort de Coluche, de Degrelle, de l'amuseur provocateur, du populiste blagueur, du tribun insolent, plus que de l'homme d'État.




Photo avec Jean-Marie Le Pen


Il y a aussi la question de la photo de Bart De Wever jeune, aux cheveux coupés très courts, aux côtés de Jean-Marie Le Pen. Cela ne peut absolument pas être considéré juste comme une erreur de jeunesse, étant donné, tout de même, le rapprochement possible entre les idées de Jean-Marie Le Pen et celles de Bart De Wever.
Néanmoins rappelons-le : Jean-Marie Le Pen n'est pas un fasciste, mais un sapin. En tout cas, légalement, on ne peut pas dire qu'il est un fasciste. Ni, peut-être, d'ailleurs, peut-on dire légalement que Bart De Wever est un fasciste, ou un révisionniste. En tout cas, il menace Pierre Mertens de procès pour ce dernier adjectif-là. J'imagine que Bart De Wever s'abtiendra de faire la fleur à Pierre Mertens de bel et bien déclencher ce procès. Dommage, parce que Mertens risquerait fort bien d'y prouver, légalement, que Bart De Wever est bel et bien révisionniste - je ne connais pas la signification légale de " révisionniste " mais Pierre Mertens, qui est juriste de formation, doit la connaître, et parviendra peut-être à qualifier ainsi légalement Bart De Wever. Et même s'il perd le procès, Pierre Mertens aura reçu de Bart De Wever une publicité inespérée, une publicité dont, j'avoue, je suis un peu jaloux. J'aurais du y pensé plus tôt moi-même. Peut-être aurais-je moi droit à un procès, parce que je l'ai traité de palmier ?



Qui perd gagne


Pour l'instant le problème de la NVA et de Bart De Wever, ce n'est même pas leur flirt avec le fascisme. Dans les négociations qui tentent de se dérouler pour l'instant pour la formation d'un gouvernement fédéral en Belgique, le souci principal, c'est que la NVA n'y a rien à perdre. Ou plus exactement : ils ont plus à perdre en faisant aboutir les négociations qu'en les sabotant. Si ces négociations n'aboutissent pas, cela prouverait d'après eux que ce pays est effectivement impossible.
Je m'en voudrais de me mêler à ces négociations qui ont déjà l'air assez compliquées comme ça mais je ne vois pas comment on parviendrait un accord sans un cordon, sanitaire ou pas, autour de la NVA, comment on parviendrait à créer un gouvernement en négociant avec la NVA.
Bart De Wever, paraît-il, veut marquer l'Histoire. Mais ceux qui veulent à tout prix négocier avec lui et avec son parti ne vont-ils pas, peut-être, eux-mêmes marquer l'histoire, mais comme les Chamberlain et Daladier de la Belgique ? Comme ces deux politiciens, qui ont négocié avec Hitler et ont été floués, les politiciens d'aujourd'hui ne sont-ils pas en train de négocier et d'être floués par Bart De Wever et sa cohorte de palmiers ?



Fantômes


Un générique de film est toujours un compromis, une suite d'erreurs, une source de honte : on oublie toujours quelque chose ou quelqu'un. Mon agent, l'enthousiaste Nathalie Mongin, m'a rappelé avec raison, que j'avais oublié de mentionner Dominique Sampiero dans les remerciements du générique de " Maternelle ".
Dominique Sampiero est un colosse enthousiaste et dépeigné, poète, scénariste, romancier et, comme le personnage principal de " Maternelle ", directeur d'école maternelle. Il nous avait reçu, mon premier assistant, Christophe Verdonck, surnommé Jazz, et moi, dans son établissement. Il m'avait expliqué, dans tous ses détails, les tenants et aboutissants de son école. Il avait lu le scénario de " Maternelle ". Il m'avait fait quelques petites remarques tout à fait pertinentes. L'une d'entre elles m'est restée en tête car elle montre avec clarté une des petites différences entre belges et français.
À l'époque, nous pensions situer l'action du film en France, pour des raisons de coproduction, mais aussi parce que l'école maternelle séparée de la primaire existe beaucoup plus systématiquement là-bas qu'ici. Au début du film, on voit Viviane, le personnage principal, constater l'écroulement du plafond d'une classe. Sa secrétaire a appelé plusieurs fois la l'administration communale, mais n'a pas reçu de réponse satisfaisante. Et Viviane, très vite, dit : " Y a-t-il un enfant avec un parent qui soit lié à un élu local ? " Son but, c'est de trouver un piston pour arranger le problème, puisque les canaux classiques ne fonctionnent pas.
Dominique Sampiero trouvait cette attitude épouvantable, cynique, contraire à toute éthique. Lui-même aurait appelé les médias ! Il aurait mis le problème sur la place publique ! Il aurait fait un scandale !…
Ce qui est une différence nette de mentalité, à quelques kilomètres de distance, car Dominique Sampiero habite dans le Nord de la France : les Français appellent les médias et gueulent ; les Belges tentent d'agir en stoemelinks.



Je reconduisais Suzanne, le lundi matin, après un week-end passé chez moi. J'étais coincé dans des embouteillages. Avec un ton dégagé qui rendait ma voix plus aiguë, sans me tourner vers elle, sans même jeter des coups d'oeil en sa direction dans le rétroviseur, je lui posai quelques questions, mine de rien, sur Édouard Salama. Je faisais cela pour entamer mes manoeuvres de re-séduction d'Aylin, pour préparer le terrain, pour connaître l'ennemi.
Suzanne répondit d'abord aussi vaguement que moi, ce qui rendait sa voix à elle plus grave. Soudain, elle me dit :
- Papa, je ne sais pas pourquoi, mais tu ne dois pas me poser ces questions.
Je me rendis compte avec horreur que j'avais mis ma petite fille dans une situation gênante. Je poussai un rire très peu naturel. Je me mis à raconter une très mauvaise blague de Toto.
Elle resta silencieuse jusqu'à ce que nous descendions de la voiture, au Vivier d'Oie. Là, elle me dit en fronçant les sourcils de façon exagérée :
- Je serai toujours ta petite fille, n'est-ce pas papa ?
- Oui. Et moi, je serai toujours ton papa.
- Ouais, ponctua-t-elle, mortellement sérieuse.



Marie, elle, ne passe même plus le week-end chez moi. Elle m'a téléphoné vendredi soir, m'a dit qu'elle avait des " trucs à faire " et à raccroché avant que j'ai le temps d'ajouter quoi que ce soit.
Je demande si cela aurait été plus facile, si j'avais eu deux garçons, au lieu de deux filles ?…



L'exorciste est resté chez moi, de sept heures à sept heures trente du soir, deux soirées de suite. Maintenant, les fantômes encombrent tant les lieux qu'il est devenu difficile d'ouvrir et de fermer les portes. Je ne les connais plus tous, loin de là. Ils sont tous liés à ma vie, ils ont tous une importance pour moi, mais je ne parviens plus à tous les identifier. Il y a entre autres là le fantôme d'un chat dont je ne me souviens absolument pas. Qui peut bien être ce chat ?…
Pendant ces deux soirées, l'exorciste, dans son costume de tweed saumon, restait assis sur une chaise, regardait droit devant lui et prenait des notes dans un petit carnet de cuir noir. Il ne me semblait pas suivre un fantôme particulier du regard. En fait, je n'étais pas sûr que lui-même les voyait.
Après sa deuxième et dernière visite à la maison, je lui demandai que les fantômes se trouvaient effectivement présents dans mon appartement ? Ou s'il croyait qu'ils étaient seulement le fruit de mon imagination ? Les voyait-il vraiment, comment je les voyais ? Il prit son sourire satisfait de gourmet ayant fait un bon repas dans un trois étoiles réputé et me répondit :
- Déontologiquement, je ne peux évidemment pas vous répondre. Mon boulot, ce n'est pas de voir les fantômes ou de ne pas les voir mais c'est juste de les retirer de votre appartement.



Prisonnière


Dans ma lecture de " La recherche du temps perdu ", je suis arrivé à " La prisonnière ". Et de fait, je me sens en effet un peu prisonnier de ce livre. Pour deux raisons : dans ses 200 premières pages, ce volume reste braqué, d'une manière étouffante, sur l'emprisonnement d'Albertine. Ce n'est qu'une longue et vertigineuse description de la jalousie du narrateur, jalousie qui se résume en fait à des variations minimalistes sur le paradoxe suivant : plus le narrateur souffre de jalousie, plus il est amoureux d'Albertine. Cette idée est très vite très clairement énoncée. Ensuite, son incessante répétition est hypnotique mais fastidieuse.
La seconde raison pour laquelle je me sens prisonnier de " À la recherche du temps perdu ", c'est que je le lis depuis le mois d'avril. Et je n'ose interrompre cette lecture, même temporairement, de peur d'une fois de plus l'abandonner. Je regarde les autres livres, ces livres qui ne sont pas, eux, " A recherche du temps perdu ", avec une sorte de nostalgie, d'envie, d'impression que l'herbe est plus verte chez le voisin. C'est très similaire au sentiment libidineux et nostalgique que décrit le narrateur de " À la recherche du temps perdu " quand il regarde à la volée les jeunes ouvrières depuis la fenêtre de sa voiture, alors qu'il est assis à côté d'Albertine. Et comme lui ressent de la jalousie envers Albertine, j'ai l'impression, moi, quand je regarde d'autres livres, de ressentir la jalousie du roman de Proust envers moi. Je sens son regard furieux et jaloux dans ma nuque. Pour lui, la lecture d'un autre roman serait aussi contre nature que les débauches saphiques d'Albertine le sont pour le jeune Marcel.
Alors, contraint et coupable, je me remets à lire " La prisonnière ".



J'ai oublié de manger pendant 48 heures. Ça m'est juste sorti de la tête. Résultat : j'ai maigri de 4 kg.
Je dois faire attention.




18 octobre 2010


Dans la Dernière Heure (qui est un peu le Courrier Diplomatique bruxellois), je suis tombé sur un entrefilet : " une nouvelle génération de super héros ? ". L'article mentionne des super héros, apparemment très jeunes, qui ont aidé les pompiers dans un incendie, à Neder-Over-Hembeek, et qui, après, ont pris aussitôt la poudre d'escampette. L'ASB affirme qu'ils ne sont pas enregistrés comme super héros officiels.


Bart De Wever n'en rate pas une. Avec sa note, il s'est mis tous les partis francophones à dos et tous les partis flamands en poche.
On se rapproche de plus en plus du plan B d'Elio Di Rupo : la division de la Belgique. Avec, peut-être, suivant cela, l'autonomie de la Catalogne, de l'Écosse, du Pays basque, de la Corse, etc. L'Europe va se transformer en myriade de petits états, devenir tout à fait provincial, s'affaiblir et s'appauvrir.
Mais peut-être pas. Je me méfie des prévisions politiques, surtout des miennes.



20 octobre 2010



Voici les premiers jours froids, accompagnés par une lourde fatigue et une légère mélancolie dépressive, chez moi en tout cas, ainsi que, je le soupçonne, chez tous les bruxellois.



La carrière de mon dernier film, " Maternelle " est terminée. Un échec. L'accueil du public resta très modeste et la presse fut, au mieux, mitigée ou condescendante.
Le film est peut-être très mauvais. En tout cas, j'y vois des défauts qui me semblent indéniables. Pendant la fabrication de ce film, j'ai dû le visionner plusieurs milliers de fois. J'en connais chaque raccord, chaque nuance et, donc, chaque défaut. Mais ces défauts-là, personne ne m'en a parlé, aucun critique n'en a fait mention.
Je sais aussi que l'échec public des films les salit, pour ses créateurs.
Ma mère aimait beaucoup " Maternelle ", elle qui pourtant est sans pitié avec moi, qui me dit froidement quand elle n'aime pas quelque chose que j'écris, qui s'est endormie à une des pièces et a passé toute une soirée de Noël à me reprocher le choix d'une comédienne dans un film. Donc, ce film doit bien avoir quelques qualités, ne fut-ce que pour les charmantes commerçantes mûres d'origine iranienne. J'espère qu'un jour le film sera redécouvert - en premier lieu par moi-même.



Je crée énormément de films, de pièces de théâtre, de romans. Et en règle générale, ce sont des insuccès. Parfois, des insuccès relatifs ; parfois des insuccès totaux, sans appel.
Parfois, tout de même, ce sont des succès, tout aussi relatifs. Très rarement, comme pour " Une liaison pornographique ", cela s'avère être un succès mondial. Mais, si l'on prend l'exemple du cinéma, j'ai travaillé sur une centaine de scénarios ; une petite vingtaine d'entre eux ont été filmée ; quatre de ces vingt ont été des succès. Donc, en règle générale, j'ai surtout essuyé des échecs. C'est pareil en théâtre, et bien pire en littérature, où je n'ai connu que quelques succès d'estime. J'ai donc dû m'habituer à l'échec, le gérer, l'absorber. Au point que j'ai réussi à l'accueillir avec une réaction distraite et engourdie, à la sortie des films, aux premières des pièces, aux publications de mes romans. J'en suis arrivé à ressentir la même distraction brumeuse et distraite pendant les succès et pendant les insuccès. Le précepte de Rudyard Kipling, " If you can meet with triumph and disaster / And treat those two imposters just the same ", n'est pas, d'après moi, le signe d'une âme élevée qui plane au-dessus des contingences médiocrité mesquinerie de notre bas monde, mais un réflexe d'autoprotection vital, en tout cas vital pour moi qui écris beaucoup de scénarios de films, de pièces et de livres.

Pour " Maternelle ", je n'ai pas pu mettre en action cette stratégie d'autoprotection. Toute la promotion, je l'avais faite avec Aylin, qui, elle, prenait l'échec du film violemment, de face, comme une insulte personnelle. Et rendu extrêmement sensible à elle par mon amour récemment réactivé pour elle, sa douleur et sa rage me contaminaient et me brûlaient. Je suis, pour une fois, content de ne pas habiter avec Aylin. Au jour le jour, Édouard Salama doit en chier des barres. Néanmoins, juste en la côtoyant pendant la promotion, alors qu'avec moi, pourtant, elle restait toujours ironiquement distante, j'ai déprimé et j'ai maigri de 7 kg. J'ai du me mettre à un régime draconien de bière artisanale, de côtes d'agneau, de gâteaux au riz et au sucre. Avec beaucoup de travail, j'ai repris 10 kg, dont j'avais bien besoin.

J'ai un autre motif de déprime : je me suis remis à l'écriture de " Les minutes ", cette pièce sur la déportation (sur ma vision, évidemment, de la déportation ; sur la façon dont la déportation me hante moi). Je me suis rendu compte que je n'écrivais, pour l'instant, que sur des sujets tristes, glauques, tragiques, dont voici la liste : l'euthanasie, la mort d'enfants, le malheur des gens, l'accompagnement aux mourants, la pédophilie, les camps de concentration. Heureusement, le film que je projette de tourner à présent est une comédie de science-fiction… Qui parle néanmoins du temps qui passe, des gens qui vieillissent et meurent…
Et pendant ce temps, Koen ne cesse de déblatérer sur BHV, sur BDW, sur la NVA, sur le SPA, moi qui aurait tant besoin d'une épaule thérapeutique contre laquelle me reposer !…


Ma proposition dans Tibia plus, elle aussi, un échec. Elle a même été effacée du forum, probablement automatiquement, faute de lecteurs. Heureusement, là, l'humiliation reste secrète. Personne ne vient me dire : " Et alors, comment elle a marché, ta proposition dans Tibia ? ", comme on vient me demander, sans cesse : " Et alors, comment il a marché, ton film ? "


J'ai lu un tout petit article, plutôt discret, dans le Soir, celui-là sur des enquêtes judiciaires sur l'ASB, à cause des " jeunes super héros non-affiliés ". Mais cela reste vague. Je tente de me persuader que cela n'a aucune importance, que je n'ai plus rien à fiche des zups.


Je suis un grand fan de " Sex and the city ". En particulier, les conversations de ces quatre femmes sont pour moi un merveilleux exemple de maïeutique à quatre. À partir d'un sujet a priori léger, ou trivial, elles dérivent insensiblement et immanquablement sur des grands thèmes politiques, moraux et philosophiques. Elles créent une réponse moderne au dialogue platonicien. Elles fabriquent de toutes pièces un système philosophique.
Dans un des premiers épisodes, trois d'entre elles sont à l'arrière d'un taxi et parlent de sodomie. Et la délicieuse Samantha lâche cette phrase tout aussi délicieuse : " With the right man and the right lubriquent… "
Cette maxime peut s'appliquer aussi à la politique. Là aussi, le lubrifiant est important, quand on négocie.
Onze Bart De Wever a présenté une note, où il estimait avoir résolu tous les problèmes qui, d'après lui, empêchaient que se déroule une négociation pour créer un gouvernement. Il qualifiait cette note d'équilibrée et affirmait y avoir fait des concessions énormes aux francophones, en trahissant presque les idées de la NVA. Les partis francophones refusèrent cette note en bloc, en moins de 24 heures.
Les partis francophones auraient pu la refuser avec beaucoup plus d'élégance, de gentillesse, de lubrifiant. Ils auraient même pu, en y mettant beaucoup de vaseline, faire d'abord mine de l'accepter, la louer pour ses qualités, pour ensuite la contester point par point.
Mais je crois que les francophones, et Elio Di Rupo en tête, en ont assez des provocations et des coups de force de Bart De Wever. Il a s'agi ici, d'une basse vengeance. En tout cas, Bart De Wever, lui qui pourtant a fait des ultimatums et des provocations inutiles, a claqué la porte au nez des négociateurs francophones, a frôlé plusieurs fois l'insulte, là, le pauvre, s'est senti vexé, rejeté et n'en a pas dormi de la nuit. Ce qui est une attitude de " bully ".
Ce terme anglais n'a pas, à ma connaissance, de correspondant clair en français. Un " bully ", c'est ce garçon, plus grand et plus fort que les autres de la classe, sans doute très perturbé par des conflits familiaux, qui nous brutalisait dans la cour de récréation quand nous étions enfants. Avec, en plus, très souvent, une tendance à se poser soi-même en pauvre victime quand on l'attaquait en retour ou qu'on le dénonçait.



Il y a trois jours, eut lieu un repas donné en l'honneur du " Sensei " Jiro Tanigushi, le génial mangaka auteur de " Quartier lointain ", cet ouvrage que j'ai eu le bonheur, la joie et la douleur d'adapter au cinéma, pour Sam Garbarski, avec l'aide de Jérôme Tonnerre. À ce repas, je me suis retrouvé face à un fringant jeune homme, le physique d'un jeune premier mal rasé, en fait professeur d'université et travaillant dans un poste assez élevé pour un ministre bruxellois. Je voudrais le nommer, et rendre à César ce que m'avait raconté César, mais je ne suis pas sûr qu'il avait le droit de s'exprimer ainsi, de façon si honnête et ouverte. Il était peut-être tenu à un devoir de réserve, et moi, peut-être, je n'ai pas le droit de rapporter ses propos en le nommant ; des propos qu'il faut prendre avec des pincettes, car le ministre pour lequel il travaille est un socialiste bon teint et le fringant jeune homme lui-même se positionnait en tant qu'épigone mou de la gauche molle. Malgré cela, c'était surtout un formidable technicien de la politique, à la fois assez à l'intérieur et assez à l'extérieur du jeu politique pour pouvoir l'analyser avec intelligence et brio.
Entre autres choses, il m'expliqua comment la parité des Flamands et francophones crée des ministres flamands qui n'ont presque pas d'électeurs, qui n'ont donc pas à rendre compte à une base électorale, qui dès lors forment une petite parcelle de dictature dans notre organisation très démocratique bruxelloise, une dictature qui peut très bien être éclairée mais qui peut tout aussi ne pas l'être. À un moment, il me dit, l'air un peu rêveur, comme s'il le constatait cela, là, devant moi, et que cette constatation était pour lui une révélation - me dit qu'un des moteurs de la politique, c'est l'humiliation. Les juifs ont été humiliés pendant la guerre ; les palestiniens ont été humiliés par les Israéliens ; les Flamands ont été humiliés par les francophones, qui sont à présent humiliés par les Flamands. Bart De Wever a humilié Elio Di Rupo et le Palais, qui maintenant l'humilient en retour.

Pour l'instant ont lieu de longues et pénibles grèves en France, pour empêcher que les retraites y passent de 60 à 62 ans. C'est une mesure dure, impopulaire, que Sarkozy doit prendre, n'a pas le choix que de prendre, sans " céder à la pression de la rue ". Ça lui coûtera peut-être sa réélection.
Je comprends bien la colère et l'angoisse de tous ces gens qui enragent de travailler deux ans de plus. Mais que proposent-ils à la place ? Et ce n'est pas une figure de style : je me demande, sincèrement, quelle idée géniale quelqu'un pourrait bien avoir pour renflouer ou remplacer les caisses de retraite. Ces caisses poussées à la banqueroute par la soixantaine des baby-boomers, par le vieillissement général de la population, par la réduction du nombre de travailleurs actifs. Je ne suis pas un économiste mais je crois que les mesures de Sarkozy ne sont qu'une toute petite emplâtre sur une jambe de bois. Le travail des actifs va être de plus en plus taxé par les retraites des plus âgées, jusqu'à ce que les premiers finissent par refuser de payer pour les seconds.
Aurais-je une retraite ? Ou plutôt, si j'avais été un salarié, aurais-je eu une retraite ? Car je suis indépendant. J'ai toujours été.



27 octobre 2010


Dans " La prisonnière ", j'en suis arrivé à l'explication de " la petite phrase de Vinteuil ", où Proust compare cette phrase musicale avec les trois micros-événement qui parsèment le livre : l'hyper célèbre madeleine trempée dans le thé ; les trois clochers près de Combray ; les étranges trois arbres des environs de Balbec - c'est-à-dire les compare avec ces instants fugaces, ces " flashs ", qui nous ravagent d'une émotion soudaine, et dont l'explication reste juste à l'orée de notre conscience, le plus souvent inatteignable, mais ces images, ces instants, ces impressions qui mettent en branle tout notre être et nous coupent le souffle par une émotion ravageuse. Proust établit une théorie où il énonce que la caractéristique d'une oeuvre de génie, c'est d'exprimer de tels instants, des moments nouveaux, inouïs, jamais vus, jamais encore exprimés avant que l'auteur ne les ait pointés, mais que certaines personnes dans le public identifient avec émotion, comme justement cette fameuse petite phrase musicale de Vinteuil émeut Swann et, des années plus tard, en écho, le narrateur.
C'est comme si la fonction des artistes de génie, c'est juste de révéler ces moments, images, impressions, au public (à un certain public sensible à ce genre de choses), de les leur faire redécouvrir, car le public les connaît déjà mais n'a pas conscience de les connaître avant que l'artiste de génie les ramène à la conscience dans leurs oeuvres, les dévoile pour eux.
Cette théorie a quitté les pages de " À la recherche du temps perdu " et a essaimé dans tout le milieu culturel, pour le meilleur et pour le pire ; le meilleur : l'éradication de la théorie de l'oeuvre comme expression de la vie de l'auteur, le terrassement des idées de Sainte-Beuve par Proust, mais aussi le combat, toujours d'actualité, comme l'art vu à travers le prisme idéologique, toutes ces idioties d' " Art engagé ", d'" Art témoin " ; le pire : les oeuvres d'art réduites à ces moments, ces images, ces instants, ces impressions, ces caractéristiques nouvelles et personnelles que découvre l'artiste, réduites à cela non seulement par les critiques et le public, mais par les artistes eux-mêmes, qui les cherchent désespérément, en négligeant tout le reste de l'oeuvre, en ne produisant dans l'oeuvre que cela, et produisent en fait des gimmicks. C'est surtout vrai des moins intéressants artistes plasticiens actuels.
Signalons cette vertigineuse mise en abyme : une des marques personnelles et nouvelles de Proust, celle qui en tout cas a le plus marqué les lecteurs et la littérature, est justement de pointer ces marques personnelles et nouvelles.


Encore un article sur les jeunes super héros, cette fois-ci déniché par hasard sur une " Central d'information en ligne ", un article très court, et retiré deux heures après avoir était publié (retiré par qui ?…) Cet article racontait que plusieurs jeunes zups non-affiliés à l'ASB avaient passé à tabac un jeune maghrébin qu'ils soupçonnaient de trafic de drogue.
Cela sent très mauvais, toute cette histoire !…



Monsieur G., l'exorciste, m'a téléphoné, il y a deux jours. Eut lieu la conversation absurde suivante :
- Voilà, dit-il après s'être présenté. C'est fini. Vos fantômes. À partir d'aujourd'hui, ils ne hanteront plus votre appartement.
- Comment pouvez-vous en être sûr ?
- Je ne peux évidemment pas vous répondre : secret professionnel.
- Et s'ils reviennent ?
- Ils ne reviendront plus, je vous l'assure. Plus dans votre appartement en tout cas. L'un ou l'autre d'entre eux peut réapparaître, à un certain moment, pour vous aider. Mais ce sera sporadique, et ces fantômes-là, vous serez vraiment le seul à les voir.
J'étais très dubitatif en raccrochant. Mais en fait, il avait raison : mon appartement resta vide à partir de sept heures du soir. Plus aucun fantôme. Aussitôt, je fus saisi par une impression d'écrasante solitude. Heureusement, j'ai toujours mes fidèles acouphènes, qui m'accompagnent partout où je vais.



J'arrive aux dernières pages, enfin, de " La prisonnière ", qui me plongent maintenant dans une tristesse mélancolique, surtout envers Albertine, qui est le bourreau du narrateur mais que l'on devine, en creux, tellement blessée, tellement à la recherche d'affection, d'amour, qu'elle est prête à le chercher chez les deux sexes, frénétiquement, qu'elle est prête à faire de l'oeil à une boulangère idiote qui l'ignore totalement, et qu'elle se laisse docilement enfermée par le narrateur dans son appartement pendant plusieurs mois. Ce déficit d'affection, on peut l'imputer, en simplifiant fort le personnage comme on le fait toujours quand on se risque à une explication psychologique - l'imputer à son enfance orpheline élevée par une tante peu aimante.
Dans ma vingtaine, j'aurais sans doute juste pris Albertine pour une folle du cul hystérique. Maintenant, à mon âge, et avec mon expérience, je ne peux m'empêcher de ressentir de la pitié envers elle, ainsi qu'envers le narrateur, de la pitié pour ce couple trop jeune et englué dans leurs contradictions enchevêtrées, ce couple qui s'aime et se déteste pour de mauvaises raisons et qui, bientôt, je le devine, vont se détruire l'un l'autre irrémédiablement.