10 septembre 2010



Kadaboum.
À mon grand étonnement, Super Elio Di Rupo a baissé les bras. La faute en serait à l'intransigeance de la NVA, selon les francophones, l'intransigeance des francophones selon certains flamands. Mais les négociations étaient secrètes ; il est difficile de savoir exactement ce qui s'est passé. Si ça se trouve, les négociateurs n'ont fait que jouer aux cartes. L'un d'entre eux a triché. Les autres étaient très très fâché. Ça a fini en bataille de gâteaux à la crème.
Maintenant, peut-être, ce pays va se diviser. Tout est possible.
La plupart des Belges sont angoissés par cette situation. Moi, je l'avoue, je trouve cela excitant : enfin, il se passe quelque chose ici ! Un conflit, mais sans victimes ! (À part un militant du FDF qui est mort suite à un passage à tabac par des flamingants, dans les années 70 ; à côté du conflit israélo-palestinien, cela reste très modeste.)




Jeudi dernier, j'ai été reçu par le Secrétaire de l'ASB (l'Association des super héros Bruxellois). Je voulais parler de toute cette histoire de Bruxelles-Parano.
C'était difficile d'avoir un rendez-vous avec lui, étant donné son état physique. Je dus enclencher plusieurs procédures d'urgence en cascade, en insistant lourdement sur la gravité de la situation.
Normalement, je ne devrais pas mentionner le Secrétaire dans ce journal. C'est censé être un des secrets les mieux gardés des zups bruxellois. Mais le même article de la DH qui révélait mon identité privée, mentionnait aussi le Secrétaire, même si c'est en termes très vagues. L'article révélait tout de même (je cite de mémoire) que " paradoxalement, il était aussi fragile que les super héros sont forts ". Ce qui est bien observé.
Je ne peux pas, ici, par contre, révéler où se trouve exactement le Secrétaire. Tout ce que je peux dire, c'est que c'est dans un troisième sous-sol protégé par plusieurs portes blindées et un réseau serré de télésurveillance. Pour parvenir jusqu'à lui, je dus être scanné de la tête aux pieds, on me fit signer 12 documents différents, on me pesa (j'avais encore maigri d'un kilo !) et j'eus droit un long sermon de la Secrétaire du Secrétaire, une petite dame boulotte, milieu cinquantaine, habillée dans un tailleur gris bleuté. Elle me rappela d'une voix grave et furieuse que je devais être prudent, délicats et diplomate avec le Secrétaire, que j'avais déjà été mis au sommeil par deux reprises et que, si cela se reproduisait, on m'interdirait désormais tout contact avec lui. Je lui répondis avec l'air le plus contrit possible, les mains jointes comme un premier communiant, en murmurant des " Oui, oui ", des " Certainement ", qui ponctuaient plus ou moins correctement ses phrases.
Enfin, elle se leva. Elle ouvrit une dernière porte blindée. Elle me fit entrer dans la chambre du Secrétaire.
Je ne sais rien du passé du Secrétaire. Je ne sais pas si, un jour, il a été en bonne santé, ou s'il est né dans son état actuel. En tout cas, moi, je ne l'ai jamais connu que comme cela : squelettique, blême, lent, presque chauve et imberbe, avec juste çà et là quelques touffes de cheveux et de poils blancs coupés très courts, de grands yeux sombres exorbités par la maigreur de son visage, couché dans un lit d'hôpital king size dernier cri attifé de tous les gadgets possibles, couvert par un drap en une soie arachnéenne, avec des sondes et des tuyaux dans son nez, le coin de sa bouche, une de ses oreilles, le corps constamment relié à une dizaine d'appareils de contrôle et à une douzaine de cathéters enfoncés un peu partout dans ses bras et dans ses jambes et distillant des produits goutte-à-goutte.
Le lit du Secrétaire se trouve au milieu d'une grande pièce surchauffée en béton armé. Il est entouré d'une bulle protectrice dans un plastique translucide et d'un cercle d'appareils et d'écrans émettant une cacophonie de sons artificiels divers.
Une infirmière, grande, maigre, chevaline, prognathe, bigleuse, pourtant très belle, mais d'une beauté qui me serait très difficile d'expliciter, m'attendait, une seringue à la main. Elle m'indiqua une chaise d'école primaire des années 70, en Formica, devant le lit du Secrétaire. Quand je fus assis, elle se posta derrière moi.
- Vous connaissez la procédure, me dit-elle d'une voix flûtée. Si vous l'énervez ou l'excitez trop, et que son rythme cardiaque…
Je la coupai :
- Je connais la procédure. On m'a déjà endormi deux fois.
- Faites en sorte qu'il n'y en ait pas une troisième !
- Je ferai en sorte.
Je me tournai vers le Secrétaire. Mais il gardait les yeux fermés et restait strictement immobile.
- Il dort ? demandai-je.
- Non. Mais il reste parfois des heures les yeux fermés. Et parfois, il dort les yeux ouverts.
J'approchai la chaise de quelques centimètres du lit. Je prononçai, d'une voix forte et guindée :
- Bonjour, Secrétaire.
- C'est toi, Capitaine Europa ? répondit le Secrétaire de sa voix caverneuse.
Il ne bougeait quasiment pas les lèvres.
- Je viens te parler de Bruxelles-Parano.
Et je commençais à lui expliquer toute l'histoire, en commençant par Snow Torpédo ; j'en étais arrivé aux explications du Russel Gallois, dans ma voiture, quand le Secrétaire m'interrompit :
- Je sais tout cela !
Un des sons, un bip très aigu et très énervant, s'était accéléré. " Attention ! " me murmura l'infirmière. Je me tournai vers elle. Je me rendis compte qu'elle pointait l'aiguille de sa seringue sur le côté droit de mon cou. Je devais absolument calmer le Secrétaire. Je me tournai vers lui :
- Tant mieux, tant mieux ! Je suis rassuré de savoir que vous maîtrisez toute l'affaire !…
Le Secrétaire poussa un long soupir et entrouvrit légèrement ses grands yeux sombres, pour les refermer aussitôt. Il semblait se calmer : les bips s'espaçaient. Mais l'infirmière pointait toujours l'aiguille vers mon cou.
- Nous ne maîtrisons rien du tout, prononça avec difficulté le Secrétaire. Il passa le bout de sa langue sur ses lèvres. Il continua : Nous laissons juste faire. Au moins, les zups sont occupés, avec toute cette affaire de Bruxelles-Parano.
- Mais c'est dangereux !
- Pourquoi ? Ils ne font rien de mal. Ils ne font que suivre des gens, dans la rue.
Le rythme des bips s'accéléra de nouveau un peu… Puis, de nouveau, décéléra. En teintant ma voix du maximum de précautions et de douceur possible, je dis :
- Un jour, il pourrait y avoir un accident. Un zup pourrait se sentir en danger et attaquer une de ces personnes.
- Mais non ! Les super héros bruxellois sont tous très équilibrés, très sains, ce sont tous des gens très pondérés !
Et le rythme des bip se fit plus soutenu.
- Pas tous, quand même, signalai-je avec précaution. Il y en a quelques-uns qui sont un peu, comment dirais-je, un peu fantaisistes…
Le rythme s'accéléra encore. À ce moment-là, je sus que c'était inéluctable, que l'infirmière allait finir par m'enfoncer l'aiguille dans le cou et me plonger dans un court sommeil artificiel. Elle n'avait pas le choix. Quand le rythme cardiaque du Secrétaire franchissait une certaine limite, pour que son coeur ne lâche pas, il fallait que la cause de cette accélération soit éliminée sur-le-champ. Mais moi non plus, je n'avais pas le choix : il fallait que je lui parle. Il fallait qu'il entende mon opinion. Je continuai donc :
- Bruxelles-parano, ça prouve qu'il faut trouver quelque chose à faire, pour les zups ! Rester juste de garde sur les toits, ce n'est vraiment pas suffisant !
Le rythme des bips s'accéléra encore.
- Écoutez, mon petit Capitaine Europa, toute cette histoire, les zups qui s'emmerdent, qui suivent des eurocrates célibataires en goguette, pour l'instant, c'est le cadet de nos soucis ! Les jeunes zups non-enregistrés, ça, c'est du sérieux ! Ça, c'est des vrais problèmes !
- Quels jeunes zups ?
Mais je n'en sus pas plus : je ressentis une douleur subite dans le côté droit de mon cou. L'infirmière avait enfoncé l'aiguille dans mon cou. Je me réveillai ensuite dans le bureau de la Secrétaire du Secrétaire, qui profita de mon état vaseux pour m'engueuler, me menacer de poursuites, et me prévenir que plus jamais je ne pourrais être reçu par le Secrétaire. En guise de réponse, je lui demandai :
- C'est quoi, cette histoire de jeunes zups ?
Elle ne me répondit pas. Elle fit reconduire dehors par deux cerbères de la sécurité - deux petits hommes frêles et mélancoliques, qui se faisaient obéir en vous regardant d'un air triste, la tête penchée sur la droite, avec des grands yeux implorants, jusqu'à vous culpabiliser, ce qui, pour des super héros, est bien plus efficace que la force.




Varsovie



J'ai donc fait un petit voyage en Pologne, avec deux autres auteurs du théâtre belge francophone. Nous y avons rencontré des auteurs polonais, qui traduisent chacun une de nos pièces.
Étrange périple. Assez plaisant, en fait, en somme. J'avais parfois l'impression d'être dans un pays connu, et d'autres fois, de me retrouver dans un film de science-fiction des années 70.
Notre accompagnateur nous avait dit, dans le car qui menait de l'avion à l'aéroport : " Nous sommes maintenant dans un pays antisémite, homophobe et raciste. Mais ne vous inquiétez pas. Nous n'allons rencontrer que des gens sympathiques ". Ce fut effectivement le cas. Il y a, à Varsovie, un côté Movida, un côté Berlin alternatif. On y sent l'énergie des recommencements ; on y pressent un futur éclatant, peut-être dans le domaine économique, en tout cas dans le domaine artistique.
Les deux autres auteurs belges francophones étaient, en fait, tout aussi belges francophones que moi : l'une, Marie Henri, est une de nos sympathiques immigrés françaises de Bruxelles, et l'autre, l'incroyable Rudi Beckaert, est à ma connaissance un des seuls trois écrivains vraiment bilingues de ce pays - les deux autres étant Eric De Kuyper et Paul Pourveur.
Il y a quelque temps, je parlais, dans ce journal, de la traduction française assez laide du titre " Het heelaasheid der dinge ". Rudi, avec son génie calme et sa maîtrise d'une demi-douzaine de langues, me proposa " L'hélastitude des choses ". Il y a évidemment le rapprochement un peu malheureux avec le mot " élastique ". Mais c'est quand même beaucoup plus juste et beaucoup plus poétique que " La merditude des choses ".



Je revins de Pologne juste à temps pour la première de " Maternelle " et les interviews en cascade.
Je ressens, donc, évidemment, d'étranges douleurs intercostales.



J'ai un rendez-vous chez Monsieur G., l'exorciseur que m'avait conseillé Koen, mon thérapeute.
Son cabinet se trouve dans un quartier bucolique de Boitsfort. Cela ressemble au bureau de consultation d'un médecin.
L'exorciseur était un jeune homme très sérieux, au collier de barbe de professeur de morale et à la voix aiguë - encore plus aiguë que la mienne, me semble-t-il. Il avait, en effet, un léger accent luxembourgeois – juste une teinte légère, comme dans la voie de ma belle-soeur, Corinne, l'épouse de mon frère, le célèbre Darius. Sa première question fut :
- Pourquoi croyez-vous que les fantômes vous hantent ?
Et la seconde :
- Êtes-vous sûrs de vouloir vous débarrasser de vos fantômes ?
Je lui demandai si lui, il croyait vraiment à mes fantômes ? Ou s'il croyait que c'était juste des hallucinations de ma part ? Il me sourit :
- Cela peut être l'une ou l'autre des possibilités. Mais pour moi, cela ne fait aucune différence, cela revient au même : dans les deux cas, vous avez besoin de mon aide.
Je finis par lui demander si lui-même, il croyait aux fantômes. Il agrandit son sourire :
- Je n'y crois évidemment pas. Mais je suis exorciseur : les fantômes, c'est mon métier.




20 septembre 2010


Là, ça y est. Blandine m'a coincé.
Nous étions face à face, seuls, dans son grand appartement, vers sept heures du soir, éclairés par la centaine de bougies qu'elle avait disposés un peu partout. Très naturellement, comme si nous étions des amants de longue date, elle s'approcha de moi et m'embrassa sur les lèvres.
Aussitôt, toute panique me quitta. Je rompis le baiser le plus rapidement possible. Je m'écartai de Blandine. Je lui dis :
- Je suis désolé. (Et je l'étais sincèrement.) Ceci est une erreur.
Blandine aurait pu se sentir humiliée, ou triste. Elle eut la gentillesse d'être furieuse. Je crois qu'elle se retint de justesse de m'insulter. Elle fut encore plus furieuse quand je tentais de m'expliquer :
- En t'embrassant, je me rends compte que je suis toujours amoureux de ma femme.
Elle me rétorqua rageusement j'étais séparé d'A. depuis deux ans.
Elle avait froidement raison.
Néanmoins, je m'en rendais compte à présent, j'étais toujours désespérément amoureux d'A. - amoureux d'Aylin, d'Aylin Yay. Tant pis pour le procès dont elle m'avait menacé, après la parution de " Johnny Bruxelles ", si j'utilisais son nom dans " un des trucs " que j'écrivais. J'ai besoin de la nommer, en toutes lettres. Je reste, malgré le divorce, le mari d'Aylin Yay, malgré les engueulades, malgré les crises de colère, malgré les bouderies, malgré les tendances que nous avons l'un et l'autre à nous rabaisser l'un l'autre, malgré nos opinions opposées et nos argumentations passionnées jusqu'à en devenir fielleuses, malgré tout cela, je l'aime. J'en suis même effroyablement amoureux. Là, auprès de Blandine, je me rendais à quel point Aylin me manquait. Sa présence, son corps, son visage, sa voix, son odeur, me manquaient.
En descendant les escaliers de l'immeuble de Blandine, je sus que j'allais devoir reconquérir Aylin, que j'allais tout faire pour l'extirper des griffes du sympathique et exaspérant Édouard Salama, que j'allais la séduire de nouveau, et me marier de nouveau avec elle.



Cette reconquête débuta très mal. Le lendemain matin, je me disputais avec Aylin, au téléphone, à propos de Marie qui, d'après elle, " cachait quelque chose ".
- Tu crois qu'elle se drogue ? lui demandai-je dans un soupir - un soupir parce que cela me semblait très peu probable que Marie ne fume ne fut-ce que des joints, ou même des cigarettes.
- Je n'en sais rien, répondit Aylin, mais en tout cas, elle me cache quelque chose.
- Ses résultats scolaires baissent ?
- Non. Au contraire. Justement !
- Justement quoi ?
- C'est comme si elle faisait tout pour avoir l'air irréprochable ! Elle n'a jamais eu des résultats pareils ! Elle ne remet jamais un devoir en retard ! Au contraire, elle les fait bien en avance ! Ça cache quelque chose…
Je ne parvins pas à garder mon calme. Je sous-entendis à Aylin qu'elle était parano. Il y eut quelques échanges d'arguments acides et revanchards. Cela se termina par des téléphones raccrochés rageusement - quoique : il est très malaisé de raccrocher un GSM avec rage.



En conclusion


On peut dire ce qu'on veut de Nicolas Sarkozy. Mais il faut bien l'avouer : il a du courage ! ...
Un exemple pour tous. À méditer.




25 septembre 2010



Les affaires courantes



Ne me remerciez pas, mais ça y est : aujourd'hui, vers cinq heures trente de l'après-midi, j'ai enfin trouvé la solution miracle à la crise israelo-palestinienne.
L'affaire est tout de même beaucoup plus compliquée qu'en 1992 entre Tchèques et Slovaques, où langues, ethnies et territoires coïncidaient plus ou moins. Dans le cas du conflit israélo-palestinien, rappelons qu'il y a des Arabes en Israël, des colons juifs en Cisjordanie, que le statut religieux de Jérusalem pose une multitude de problèmes, etc.
Ma solution prend tout cela en compte.En fait, ce serait très simple :
Il faudrait d'abord une structure fédérale qui chapeauterait à la fois les Israéliens et les Palestiniens, une sorte d'État binational mais avec des compétences très limitées.
En dessous de cela, il y aurait quatre régions : bande de Gaza, Israël, Cisjordanie et Jérusalem. Jérusalem serait considérée comme une région à part entière, mais en même temps, cette ville pourra aussi être la capitale d'une ou de plusieurs autres régions, si elles le désirent.
Ces régions auraient des compétences spécifiques, en général liées au territoire (aménagement, route, hôpitaux, agriculture, défense, etc.)
Enfin, il y aura deux communautés, une juive et l'autre palestinienne. Ces communautés auront d'autres compétences que les régions et la structure fédérale. Elles auraient en charge tout ce qui est lié à la langue et la religion (éducation, culture, etc.)
Les Israéliens et les Palestiniens, en lisant cette proposition, risquent de se taper sur le front et de dire : mais c'est bien sûr, pourquoi n'y avons nous pas pensé plus tôt ?
Si je peux néanmoins leur donner un conseil technique : les gouvernements d'affaires courantes doivent avoir des pouvoirs étendus, quasiment aussi étendues que les gouvernements définitifs.



D'habitude, mes horaires de garde en tant que zup, je les reçois dans un e-mail doublement crypté. Mais là, rien. Je finis par appeler Skydiver Woman. Elle me répondit d'abord par plusieurs " Ah la la ! " affolés, puis elle expliqua :
- Tu es suspendu.
- Suspendu de quoi ?
- En tant que super héro bruxellois. À cause de ton esclandre, chez le Secrétaire.
- " Esclandre " ? Je n'ai pas fait d'" esclandre " !
- Peut-être, je ne sais pas, je n'y étais pas, moi… bredouilla-t-elle.
- Moi, j'y étais ! Et je n'ai pas fait d'esclandre !
- En tout cas, le Comité Central t'a suspendu. Et l'avis du Comité Central est sans appel.
- C'est quoi, ça, le " Comité Central " ? (Je n'en avais jusque-là jamais entendu parler)
- Secret défense.
- Qui fait partie de ce " Comité Central " ?
- Secret défense.
- Et je suis suspendu pendant combien de temps ?
- Je ne sais pas. Mais en général, le Comité Central suspend pendant une période indéterminée. Ils te préviendront, par mail, trois jours avant que ta suspension soit levée.
Je réfléchis pendant deux secondes, posément, et après avoir examiné tous les arguments, mis en perspective toutes les solutions, élaboré des stratégies, je lui dis :
- Je veux sortir de l'ASB.
J'eus droit, en réponse, à la seule phrase prononcée par un autre zup ou par quelqu'un de l'ASB pour tenter de me retenir :
- Tu es sûr ?
- Oui.
- Tu sais ce que cela entraîne ? Tu n'as plus le droit d'être un super héro. Ton costume sera confisqué et détruit.
- Je sais tout cela.
Alors, elle détourna lourdement la conversation sur le climat, parla d'un ton badin des pluies diluviennes et finit par raccrocher avec un " Et à la prochaine ! " enjoué.



Mon éviction de l'ASB fut administrative et dépassionnée. On m'e-maila cinq formulaires (sans les crypter, ceux-là) que je dus signer et renvoyer. Le lendemain, deux employés civils de l'ASB, accompagnés d'un notaire et d'un témoin - un serrurier, en fait - vinrent me prendre mon costume. Ils allèrent aussitôt l'incinérer, quelque part à Anderlecht.
Le réduit où, pendant deux ans, avait été caché mon costume en simili-coton multi-irrisé, je le fis nettoyer par Sylvie, mon aide-ménagère.
- Finalement, qu'y avait-il là-dedans ? me demanda-t-elle, pleine de curiosité.
Je ne vis aucune raison de lui mentir ou de lui cacher encore la vérité :
- Mon costume de super héros.
Elle resta coi quatre secondes puis éclata de rire, comme si ce que je venais de dire étais une grosse blague. Je me sentis vexé. Et ce fut le seul sentiment véritable que j'éprouvai à propos de mon éviction. Cela faisait longtemps, je m'en rendais compte à présent, que j'aurais dû arrêter cette mascarade.



Une photographe m'a appelé pour me " tirer le portrait ". Elle a réussi à compléter ma phobie des photos posées. Grâce à elle, l'idée même de poser et d'être pris en photo, spécialement devant des quidams, dans un lieu public, sous les ordres d'une personne cachée derrière son appareil à long objectif et qui me dit d'un peu bouger le menton, de regarder à tel endroit de l'objectif, de me tenir de telle ou telle façon, cela m'angoisse et me fige. Je vais devoir indiquer dans mes contrats que je peux refuser d'être photographié ou que je peux interrompre une séance photo à tout moment.
La photographe m'avait donné rendez-vous au Tea for two. Elle me dit qu'elle avait trouvé, pas loin de là, un commerce à remettre, que l'on vidait de sa marchandise et de ses meubles et qu'elle estimait qu'il y avait là " des fonds intéressants " (en fait juste des murs blancs). Elle affirmait avoir demandé la permission de venir photographier.
En réalité, elle avait juste un peu parlé à une femme qui traînait là, une demi-folle avinée, avec un physique d'un corbeau hystérique. La raison de sa présence dans les lieux resta obscure : elle n'était ni l'ancienne propriétaire, ni la nouvelle, et ne participait pas au déménagement.
La photographe fit arrêter ce déménagement. Les déménageurs en chômage technique me regardèrent poser comme si j'étais un extraterrestre. La demi-folle me faisait des grimaces. Ma honte ne cessait de monter, de m'envahir, et cela devint une des expériences les plus traumatisante de ma vie, ce que la photographe, qui pourtant regardait mon visage en gros plan, ne remarquait absolument pas, toute prise par ses problèmes de lumière, de fond, et ne cessant de répéter en leitmotivs deux phrases : " Plus que quelques minutes ! " et " Encore une dernière ! "




Je sais bien que ma réaction à cette séance photo était excessive. Mais j'ai écris le scénario de " Émotifs anonymes ", un film Jean-Pierre Améris, avec Benoît Poelvoorde et Isabelle Carré, qui va sortir en novembre, et je suis donc obligé de l'avouer, de l'assumer : je suis émotif.
Je fais semblant de vivre, semblant d'être à l'aise, semblant d'être capable d'interactions humaines. En fait, je suis toujours mal à l'aise et rongé par l'angoisse. Même des joies trop fortes peuvent me traumatiser.
Alors, autant ne pas exagérer tout cela en me faisant photographier devant des déménageurs ébahis et une alcoolique hystérique qui me fait des grimaces.