9 août 2010



Je suis rentré, enfin, à Bruxelles. J'ai été accueilli par une fraîcheur bienvenue, par une impression de calme, de propreté, de luxe même, dû au contraste avec la Turquie, et par mes fantômes, qui maintenant ont été rejoints par un vieux rabbin à l'air abattu, peut-être le Rabbin de Kotz, qui, paraît-il, est un des ancêtres de ma grand-mère paternelle, ainsi qu'un grand homme élégant, chenu, lourd, vacillant, une canne en main, et qui est, me semble-t-il, Jorge Luis Borgès.
Les fantômes ne sont pas seulement plus nombreux, ils restent aussi plus longtemps : de 6:30 à 8:00 du soir, maintenant.
Je vais devoir trouver un exorciseur.



11 août 2010


Anges



Je suis en train de relire et de corriger, une fois de plus, mon nouveau roman, " Les anges souillés ". Je ne sais pas combien de fois j'ai déjà corrigé ce livre et je ne veux pas le savoir. Je me rappelle en avoir terminé un premier jet il y a plus d'un an, bien avant les vacances. Depuis, j'y ai rajouté une cinquantaine de pages et le tapuscrit a déjà été refusé par deux éditeurs, pourtant au départ favorables à l'idée de publier un de mes livres.
Ce roman ne va pas être simple à publier. Je crains qu'il soit trop différent, trop d'original, pour les éditeurs français de " littérature générale ". Peut-être devrais-je me tourner vers les éditeurs de science-fiction ? Je ne trouverais pas cela honteux du tout. J'ai toujours été un grand lecteur de science-fiction - un fan, osons dire le mot. Mais le nombre d'éditeurs francophones de vraie science-fiction, c'est-à-dire qui ne soit pas de la fantaisy, s'est réduit comme une peau de chagrin. De nouveau, je n'ai rien contre la fantaisy. J'en suis même amateur. J'aime en particulier Robin Hobb, mais " Les anges souillés ", cela se rapproche de la pure science-fiction, et une science-fiction plutôt adulte, plus proche (à ma modeste échelle) de Ballard, de Chistopher Priest ou de Philippe K. Dick, que du Space Opera.
De plus, et c'est un état de fait que je déplore, si je publie un livre dans une collection de science-fiction, je me coupe l'accès à un certain lectorat. D'un autre côté... Peut-être que ce roman est en fait destiné qu'aux fans de science-fiction. Peut-être est-il simplement impubliable, malgré toutes les heures de travail qu'il m'a pris et malgré toutes les qualités que je lui trouve.
Cela m'est déjà arrivé. J'ai écrit un essai sur la critique extérieure dans les domaines artistiques, " Le regard de l'autre ", un texte que j'avais cru définitif, que j'imaginais devenir un grand succès dans les universités et parmi les artistes. En fait, à part moi-même, cela n'intéressa personne. Un lecteur extrêmement curieux peut le lire, quelque part sur mon site.
Peut-être que " Les anges souillés " partagera le destin de cet essai et ne sera jamais édité " sur papier " mais sera juste téléchargeable.



Depuis que je suis arrivé à Bruxelles, j'ai repéré, dans la rue, sept hommes - toujours des hommes, jamais des femmes - avec des lunettes oranges rondes et des noeuds papillons à la Elio Di Rupo. C'est très étonnant. Il doit y avoir une raison, logique, hors de cette histoire de Bruxelles-parano. Mais laquelle ?
Je reprends mardi prochain mes gardes de zup, sans doute avec Snow Torpedo. J'attends cela avec à la fois de la crainte et de la curiosité.



J'ai reçu un SMS de Blandine : " JE REVIENS LUNDI. ON SE VOIT MARDI SOIR ? "
J'ai pu déflecter le tir et lui indiquer que j'étais pris, le mardi soir. Elle m'a répondu : " JE TE RAPPELLERAI À BRUXELLES ". L'angoisse me reprend.


Je feuillette de temps en temps un vieil Assimil de turc, que j'avais acheté, plein de bonne volonté, il y a plus de dix ans. Je voulais impressionner A., en apprenant par moi-même, tout seul, le turc. J'avais ouvert l'Assimil ; j'avais lu la première leçon ; je l'avais refermé avec des sueurs froides ; je l'avais rangé en tentant, le plus possible, de l'oublier.
Le turc est une langue tout à fait différente des langues indo-européennes. On y trouve des mots pour nous quasi inaudibles, des constructions de phrases tout à fait à l'inverse de celles du français, des conjugaisons pour nous très étranges (entre autres : un négatif présent, un possibilitatif, et une conjugaison pour " tout le monde est au courant même si je n'en ai pas été moi-même personnellement témoin ").
Maintenant, je suis allé six ou sept fois en vacances en Turquie, et j'ai beaucoup entendu A. et son père parler dans cette langue. J'ai passivement appris du vocabulaire, aidé En cela par les nombreux mots d'origine persane. Je sais toujours plus ou moins sur quelle sujet porte une conversation. Je comprends des phrases entières.
C'est donc à présent avec plaisir, intérêt et curiosité que je feuillette ce manuel. Il est beaucoup plus exotique, en fait, pour moi, que la Turquie elle-même. J'imagine qu'en apprenant la langue, je découvrirais tout un autre pays, avec des aspects que je ne soupçonnais pas, comme cela m'est arrivé en Israël, en apprenant l'hébreu. En Israël, pourtant, la grande majorité des gens parle l'anglais. Mais ils réservent exclusivement à l'hébreu certains propos, certaines opinions, certains sentiments.
Je ne crois pas que je pourrais apprendre le turc, sauf en habitant plusieurs années sur place. Mais même comme cela...
Je n'ai jamais été très doué en langues. Dans ma vie, jusqu'ici, j'ai dû en apprendre cinq, aux forceps. C'est devenu un peu plus facile à force et à mesure. Cela n'a jamais été aisé. Je ne maîtrise véritablement aucune langue, même pas le français. J'oublie encore plus vite les langues que je ne les apprends.
Mais j'aime les langues. C'est en fait la grande affaire de ma vie, les langues.





17 août 2010



La routine de l'écriture s'est réinstallée : écrire à la main, recopier le texte sur l'ordinateur, imprimer, corriger, entrer les corrections sur l'ordinateur, etc. C'est fastidieux ; ça m'emmerde ; pourquoi est-ce que je fais ça ? Quelle idée absurde m'a poussé à choisir ce métier ?



Dans " À la recherche du temps perdu ", à partir du moment où, dans " Sodome et Gomorrhe ", le narrateur tente de trouver des preuves de l'homosexualité d'Albertine, j'ai l'impression de sentir que le livre, là, est encore en chantier. On y bute sur des incohérences, des juxtapositions trop brusques entre les parties, certains raccourcis. C'est plus relâché, moins poli que dans les pages précédentes. Marcel Proust se battait contre la maladie et la mort pour terminer son oeuvre. Cette impression n'est pas dérangeante : cela reste du Proust, même si c'est du Proust en chantier. C'est même très touchant de sentir ce combat contre la mort, au sein même de l'écriture, comme dans " Les pensées " de Blaise Pascal. Surtout qu'ici, cette lutte contre le temps, contre la mort, est aussi un des thèmes centraux de tout l'ouvrage.



Il est à peu près sûr que ce que j'écris dans ce journal, sur Proust, a déjà été mentionné ailleurs, sans doute maintes fois, et probablement mieux. " À la recherche du temps perdu " est une des oeuvres littéraires françaises les plus analysées. Mais il ne s'agit pas, pour moi, d'être original dans mon analyse. Je n'écris pas ici une critique de " À la recherche du temps perdu " mais une relation de mon voyage à travers ce roman. Un travel writer décrira la tour de Pise, les canaux de Venise, Saint-Pétersbourg ou Central Park s'il passe à ces endroits, même si d'autres ont déjà été décrits des milliers de fois avant lui. Il ne cherchera pas à être original, juste à rester fidèle à sa perception et à ses impressions.



Bruxelles-Parano


En trois jours, j'ai compté 18 hommes avec un noeud papillon et des lunettes carrées oranges vifs. Je les ai rencontrés par hasard, certains au volant d'une voiture, d'autres dans un supermarché, d'autres marchant ensemble. J'en ai vu trois d'entre eux qui discutaient, rue Américaine, un peu avant le musée Horta. Je ne vois aucun point commun entre eux. Ils ont, à vue de nez, entre vingt et cinquante ans, toutes sortes de gabarits, d'habillements, d'origines, entre autres deux personnes asiatiques et un noir.
Hier soir, j'étais de garde en tant que zup sur un toit de Forest, pas très loin de chez moi, à une centaine de mètres de la maison communale. Je croyais que ce serait de nouveau avec Snow Torpedo. Je fus déçu : en arrivant à onze heures du soir tapante sur ce toit de hangar, dans un des derniers quartiers encore industriels de Forest, je tombai sur Silentman.
Silentman était, comme à son accoutumé, assis sur sa chaise pliable de pêcheurs. Il tenait dans sa main gauche un petit livre qui s'avèra être la Bible. Il me salua d'un geste de la main droite et se replongea dans sa lecture. Il avait autour du crâne un gros bandeau élastique, avec, accroché à l'avant,une lampe de poche, qui éclairait le texte qu'il lisait. Je me rendis très vite compte qu'il tenait le livre à l'envers, ce qui ne voulait pas nécessairement dire qu'il faisait semblant de lire. Peut-être était-ce un exercice, ou bien ne pouvait-il lire qu'à l'envers, pour une raison liée à sa nature de super héros, ou à une particularité psychologique ou même neurologique.
En 12 ans, je n'ai entendu que quatre fois le son de la voix de Silentman. Aussi, je n'avais que très peu d'espoir qu'il me réponde, quand je lui demandai :
- Tu y crois, toi, à ce truc, Bruxelles-Parano ?
Il se contenta de relever la tête et de me regarder. Après quelques secondes, lentement, il baissa sa tête vers la Bible et ne fit plus attention à moi.
Je me serais bien remis à lire " Sodome et Gomorrhe ", où je suis dans les dernières pages, là où l'atroce Morel torture Charlus à petit feu. Mais je n'ai aucune lampe, moi, dans mon attirail de super héros. Je fis donc le tour du toit et regardai une à une les rues, en suivant, pour la première fois de ma vie, scrupuleusement, par désoeuvrement, les directives préconisées, par l'ASB (l'Association des super héros Bruxellois) : je comptais le nombre de voitures garées, de voiture en mouvement, de piétons, de commerces encore ouverts, de fenêtres allumées. Aucun zup, évidemment, ne suit ces directives fastidieuses et inutiles à la lettre.
Silentman a bonne réputation parmi les zups, surtout pour son tableau de chasse : il a mis sous les verrous sept wecks, dont le terrible Howling Jigsaw Macrobot User. Mais on essaye d'éviter de faire des gardes avec lui. Tout le but, d'être à deux, c'est d'avoir quelqu'un à qui parler. Avec Silentman, comme son nom l'indique clairement, on est loin du compte.
Heureusement, à 23:32, Snow Torpedo apparut soudainement sur le toit et demanda à Silentman, en m'indiquant du majeur :
- Je te l'emprunte ?
Et sans attendre une réponse qui, de toute façon, ne viendrait très probablement pas, il m'emporta avec lui dans les rues de Bruxelles, vers Saint-Gilles, lui en planant de toit en toit, moi bondissant. Je tentais de lui arracher une explication. Il se contenta de me faire un sourire canaille en coin et de me clamer :
- C'est la guerre ! La vraie guerre !
Enfin, il s'arrêta en haut de la rue du Fort et m'indiqua, de l'index, sur le trottoir face à nous, une femme, jeune apparemment, ronde en tout cas, dans un long manteau noir et portant un grand chapeau violet, qui marchait d'un pas rapide en faisant cliqueter ses talons sur le trottoir.
- Une agente de la CIA, me souffla Snow Torpedo. C'est ça, leur costume féminin : le manteau noir et le chapeau violet.
J'aurais voulu lui poser une foule de questions mais je préférais ne pas le presser, en espérant qu'il s'ouvre de lui-même, peu à peu. Ainsi, je pourrais mesurer l'étendue et la profondeur de sa douce démence.
Nous suivions la femme. De là où nous nous trouvions, il nous était impossible de lui donner un âge précis ou de détailler ses traits. Elle se réduisait pour moi aux bruits de ses talons, à son manteau noir, à son grand chapeau violet. Elle s'arrêta. Nous nous arrêtâmes aussi. Et à mon grand étonnement, elle fut rejointe par une autre femme... Elle aussi en manteau noir et un chapeau violet !
Snow Torpedo me lança un regard victorieux ! Mais ce ne fut rien, à côté de son expression presque extatique, quand les deux femmes furent rejointes par un homme au noeud papillon à la Elio Di Rupo et aux lunettes de soleil Ray Ban orange vif carrées, alors qu'on était en pleine nuit ; Snow Torpedo et moi, nous fûment aussi rejoints par Mistwoman, qui, elle, suivait cet homme.
Les deux femmes et l'homme finirent par entrer dans un bâtiment, rue Defacqz. Puis, d'autres femmes, d'autres hommes, d'âges et de gabarits différents mais toujours affublés de leurs vestes noires et leurs chapeaux violets pour les femmes, et de leurs noeuds papillon et de leurs lunettes de soleil carrées et oranges pour les hommes. Ils furent bien une vingtaine à entrer, au compte-gouttes, dans l'espace de deux, trois heures.
Bagman et son acolyte habituel, le néerlandophone Zakman, se joignirent à nous sur le toit. Nous y restâmes jusqu'au petit matin. Les autres zups étaient plutôt silencieux, les sens aux aguets, prêts à intervenir - intervenir pourquoi ? Contre quoi ? De quelle façon ?
Je voulus faire parler Snow Torpedo, d'abord en utilisant le biais des séries télévisées américaines et en lui demandant s'il pensait, lui, que " How I met your mother " était vraiment le successeur de "Friends " ? - puis, deux heures plus tard, sans vergogne, je fis mine de lui soutirer un pronostic concernant l'issue du match avenir Bruges-Loups-Garous de Kiev. Chaque fois, il me répondit par un " Chut ! " furieux, sans même vraiment se tourner vers moi.
Je m'ennuyais donc aux côtés de ces zups silencieux, qui ne lâchaient pas l'immeuble des yeux, un immeuble des années 50, en briques jaunes. Heureusement, je pus manger les trois boîtes de biscuits Delâcre et les six canettes de Maes qu'avait amenées Mistwoman et les cinq pommes vertes et les cinq tartines au beurre et aux cornichons de Zakman.
Après deux heures du matin, des gens, tant des hommes que des femmes, se mirent peu à peu à sortir de l'immeuble rue Defacqz, mais sans chapeau ni veste noire, ni non plus de lunettes ou de noeud papillon. Ils ne semblaient pas intéresser les autres zups. Je finis par leur demander :
- Ceux qui sortent, c'est ceux qui étaient rentré plus tôt, non ?
- Absolument pas, me répondit Snow Torpedo en regardant fixement l'immeuble. Ils ne portent pas les uniformes de la CIA.
- Ils les ont peut-être retirés, avant de sortir.
Tous les zups se tournèrent vers moi, me regardèrent un moment, les regards vides et les visages inexpressifs, puis éclatèrent de rire en choeur.
- Sacré Captain Europa !... me fit Bagman.
Et ils se remirent à regarder l'immeuble, de nouveau mortellement sérieux.



Le lendemain matin, après avoir mangé, dormi, et mangé de nouveau, j'appelai Skydancer Woman, celle qui, je le rappelle, s'occupe des horaires des zups, et qui, la première, m'avait parlé de Bruxelles-Parano, en m'expliquant à mots couverts et hyperboliques que Snow Torpedo avait plus ou moins perdu la tête, comme toute une série de zups. Je confirmai à Skydiver Woman que Snow Torpedo avait, en effet, pété les plombs, et lui demandai des précisions sur ce " Bruxelles-Parano ". Elle me répondit en détaillant l'habillement des agents communistes (pour les hommes : des costumes-cravates verts clairs et des chaussures de tennis blanches ; pour les femmes : des foulards rouge vif et des jupes plissées noires avec des bandes jaunes canaris), me décrivit les stratégies des deux opposants de cette guerre secrète, m'en détailla un historique, m'expliqua comment avaient été créées de fausses institutions belges et comment tout le pays était en fait dirigé depuis la Baraque Fraiture. Il me fallut un temps pour comprendre que Skydiver Woman avait elle-même, à présent, pété un câble, et qu'elle croyait dur comme fer à toute cette histoire de Bruxelles-Parano. J'eus l'impression que tout ce qu'elle m'avait dit sur la fragilité des zups s'appliquait surtout à elle-même.



Ce matin, en pleine séance, alors que tout allait bien, et que je parlais, en français, de mes sentiments mitigés envers Blandine, de ceux, très compliqués, envers A., ainsi que de mes rapports difficiles avec Marie - au milieu d'une phrase, Koen tomba dans mes bras, se mit à pleurer et me dit, en flamand : " Je suis désolé, je suis désolé " - " Het spijte me, het spijte me ". Je lui tapotai l'épaule. Il me relâcha un peu, se moucha, m'expliqua qu'il était honteux des manigances des politiciens flamands, dans les négociations pour créer un gouvernement, et, en particulier, il était honteux de ce presque fasciste de Bart De Wever !...
J'étais très étonné. C'était la première fois que mon thérapeute exprimait une opinion politique, et une opinion très à gauche, une gauche absurde comme toutes les gauches, mais une gauche qu'on ne pourrait pas, elle, qualifier de molle, une gauche très Dansaert vlaaming. Koen semblait inconsolable. Je tentai de le rassurer :
- Je sais, les Flamands sont intransigeants, mais face à eux, il y a ce grigou d'Elio Di Rupo. Il faut quand même pas oublier, cela a beau être un socialiste, c'est surtout un petit malin : il a réussi, mine de rien, sans trop se mouiller, à décapiter le Partie Socialiste de ses vieux dinosaures (les trois Guy, Van Cauwenberghe, Anne-Marie Lizin) et les remplacer par des dinosaures plus jeunes (lui-même, Laurette Onkelinx, Magnette). En fait, c'est actuellement le seul homme politique belge assez retors et pugnace pour peut-être parvenir à former un gouvernement. Peut-être the right son of a bitch in the exact right spot.




Avant de conclure la séance, je demandai à Koen s'il connaissait un bon exorciseur : mon appartement est maintenant complètement encombré de fantômes entre sept et sept heures et demie du soir. Parfois, ils prolongent et débordent jusqu'à huit heures. Et s'est ajouté, ces derniers jours, d'une part un vieux monsieur gras et moustachu, que j'ai eu de la peine à reconnaître comme Marcel Proust - on ne voit en général que des photos de sa jeunesse - ainsi que le fantôme bondissant de Peggy, le défunt bouledogue français de A.
Koen me donna les coordonnées d'un très bon exorciseur, un des meilleurs du pays, d'après lui.
- C'est un néerlandophone ? lui demandai-je.
- Un Luxembourgeois !
Décidément, des Luxembourgeois ne cessent d'apparaître, un peu partout, dans ma vie. J'ai beaucoup travaillé comme monteur et comme scénariste avec des Luxembourgeois, et en particulier avec Geneviève Mersch. Ma belle-soeur, Corinne, l'épouse du célèbre Darius, est luxembourgeoise. Ma mère et mon beau-père habitent à Esch-sur-Alzette. Mon orthopédiste est Luxembourgeois.
Partout, des Luxembourgeois !…



22 août 2010



Dans mon jeu sur ordinateur, Tibia, c'est la fin des GM, des Games Masters, ces joueurs volontaires dont les avatars portaient une cape bleue, qui allaient de monde en monde pour vérifier que les autres joueurs ne désobéissaient pas trop aux règles, et bannissaient ceux qui exagéraient. La plupart étaient relativement jeunes, parfois adolescents. Ils passaient des heures à non pas jouer mais à réguler le jeu. C'est étonnant, et admirable.
Ils ont été remplacés par des logiciels, qui permettent surtout de détecter automatiquement les programmes de " BOT ", c'est-à-dire des logiciels qui permettent à l'avatar d'automatiquement évoluer sans intervention du joueur, ce qui est strictement interdit.
Hier soir, dans la fenêtre de chat, il y eut un message, en rouge (les GM écrivent en rouge) d'un d'entre eux, nous disant à tous au revoir. Une période qui se termine !…
C'est une des choses que j'apprécie dans Tibia : son univers ne cesse de changer. Les règles se modifient, la carte s'agrandit ou s'affine, le gameplay (l'interaction entre le joueur et le jeu) évolue. Cette constante évolution, qui m'enchante, attriste par contre beaucoup de joueurs. Au contraire, à la moindre modification, ceux-là clament, dans les forums : " Rendez-nous notre ancien Tibia ! " Certains même vont jusqu'à arrêter de jouer, parce qu'ils n'aiment pas la nouvelle version du jeu.



J'avais promis, un peu plus tôt, dans ce journal, d'y inclure une proposition dans Tibia. Voici donc une quête : " The RL quest ", c'est-à-dire la " Quête du monde réel " (RL sont les initiales de " Real Life "). Voici le texte de cette proposition :



(J'ai retiré le texte de cette proposition ; d'abord parce que cette proposition était médiocre mais aussi qu'elle était difficile à comprendre et fastidieuse pour quiconque ne joue pas sur Tibia ; 26 octobre 2010)



Bart de Wever = gadjè !



Beaucoup, beaucoup de remous sur les Roms éjectés par la France.
Signalons que ce que l'Europe reproche à la France, c'est moins de les expulser (les instances européennes n'ont quasiment pas réagi quand l'Autriche, l'Italie ou l'Allemagne en ont eux-mêmes expulsés) mais de faire autant de battage médiatique autour de toute cette affaire.
En fait, le gouvernement français n'a pas le choix. La France est toujours menacée par le Front National. Pour l'instant, on assiste à un passage de flambeau dans cet exécrable parti. Il faut tout faire pour que ce passage de flambeau ne devienne pas une nouvelle jeunesse, que Marine Le Pen ne devienne pas plus populaire encore que son père. Il faut profiter de cette transition pour écraser et amoindrir le FN, pour que certains Français perdent l'habitude de voter pour ce parti et que ne se reproduise pas l'élection présidentielle catastrophique de 2002.
Les socialistes ou les écologistes ou tout autres parti de gauche ne peuvent rien faire pour contrer le FN. Il n'y a que l'UMP qui soit au bon endroit et qui a les bons outils pour se battre contre eux, en envahissant leur terrain de chasse. L'UMP peut et doit donner l'impression, à certains électeurs, qu'il a des thèmes approchants ceux du FN, avec l'avantage d'être, lui, au pouvoir, pour l'instant présidentiel, et au pire, en cas de victoire socialiste, de conserver tout de même une opposition très forte au parlement. L'UMP doit donc se donner, parfois, une allure de FN bis, de FN plus fréquentable. Pour cela, il doit absolument faire de la publicité de toute action qu'il accomplit et qui pourrait séduire les électeurs du FN. Donc, au lieu de renvoyer les Roms en Roumanie avec le plus de discrétion possible, comme le font les autres pays européens, le gouvernement français le fait avec tambours et trompettes, quitte a se mettre à dos les opinions européennes, socialisantes ou religieuses, ou même à créer des remous dans ses propres rangs.
La remarque de Brice Hortefeux, concernant les Roms, est tout à fait pertinente : c'est l'Europe qui a, en fait, la responsabilité des Roms, pas les pays membres. Les Roms, Manouches, Gens du voyage, Travellers, nomades ou sédentarisés, sont de vrais européens. Seule une politique globale européenne pourra leur permettre de vivre décemment, de s'extirper du marasme social et économique dans lesquels les maintiennent les pays, surtout ceux de l'est. Des infrastructures viables et concertées, doivent être créé pour les accueillir et leur permettre de bouger, en toute sécurité, et cela sans mettre en danger, ni la sécurité d'autrui, ni même l'impression de sécurité d'autrui. Leur arrivée dans un lieu devrait être l'occasion de joie, d'accords commerciaux, de liens d'amitié renoués, car, malgré la misère et la méfiance, de part et d'autre, ce sont nos derniers hommes vraiment libres - en tout cas, les plus libres possible. Eux ne croient pas aux états-nations ; par leur existence même, ils mettent en échec l'idée d'états-nations. Ils en démontrent l'inanité.
En particulier, ils sont la preuve vivante de l'idiotie de la politique " Ein volk, ein land " de la NVA. Les Francophones, eux qui croient aux gens plus qu'à la terre, pourrait très bien insulter les nationalistes flamands en les traitant de " Gadjè ! "



J'ai mangé avec Blandine, dans un très bon restaurant grec, chaussée de Waterloo. J'ai avalé huit hors-d'oeuvre et sept plats ; j'ai été pris par un fou rire incontrôlable ; à deux reprises, j'ai dû me moucher bruyamment ; j'ai lâché une demi-douzaine de grossièretés involontaires ; j'ai laissé tomber de la nourriture sur mon T-shirt. Mais Blandine gardait toujours ses grands yeux bruns écarquillés braqués sur moi. Souvent, je vérifiais s'il n'y avait personne derrière moi, qu'elle aurait pu regarder de cette façon-là. Vers la moitié du repas, l'angoisse montant, j'ai commencé à suer terriblement et, vers le dessert, à parfois bégayer. Tout cela ne l'a pas empêché, quand nous nous sommes séparés, de m'inviter chez elle, jeudi soir prochain, parce que, dit-elle : " Je voudrais te présenter à quelques amis ", et de m'embrasser sur la joue, mais très près des lèvres, ce qui me chatouilla toute la bouche de façon désagréable pendant presque une demi-heure.



J'ai terminé " Sodome et Gomorrhe " et j'en suis arrivé à la " La prisonnière ". Mais pour une raison que j'ignore, pour l'instant, je ne parviens pas à lire ce livre plus que deux ou trois pages par jour. J'oublie de l'emporter avec moi. Je le perds dans mon appartement pourtant minuscule.
C'est un aspect de ma lecture de " À la recherche du temps perdu " dont je n'ai pas encore parlé, dans ce journal : les rapports orageux que j'entretiens avec les livres, je veux dire avec les volumes physiques qui renferment ce roman. Ils sont se défont, jaunissent, s'effritent, s'égarent. J'avais perdu l'édition en livre de poche de " À l'ombre des jeunes filles en fleurs " ; j'en avais racheté l'édition en folio, à Barcelone. Ensuite, j'avais retrouvé l'édition en poche. Je passais dans cesse d'une édition à l'autre, parfois sans même m'en rendre compte.



J'ai commencé la promotion de mon dernier film en tant que réalisateur, " Maternelle ", qui va sortir le 15 septembre, au Flagey, et dans quelques salles en Wallonie - une sortie modeste. C'est un film que j'ai tourné avec A., un peu avant notre rupture. J'ai déjà fait une interview. C'est étrange, de parler d'elle, de son rôle, avec un journaliste, et de revenir ainsi en arrière dans le temps, une époque où nous étions encore mariés. Bientôt, je vais devoir faire des interviews avec elle. Ce sera encore plus étrange.



Hier soir, pour sans doute la première fois, c'était avec Suzanne que je me suis disputé, et c'était Marie qui tentait de nous calmer. Suzanne me hurlait dessus : " T'ES PAS COOL, PAPA ! T'ES VRAIMENT PAS COOL ! ", comme si c'était la pire des insultes.
Elle écrit ça " coule ". Elle croit que c'est un mot tout à fait français, dérivé du verbe " couler ".



Hier après-midi, j'ai téléchargé la nouvelle version de mon logiciel de dictée, " Dragon NaturallySpeaking 11 ". Je ne vais pas en faire ici de la publicité. Je ne sais même vraiment pas si ce logiciel est adéquat pour autrui. À moi, il convient parfaitement, et de plus en plus à fur et à mesure des versions. Je ne dois presque plus toucher le clavier ou la souris. La plupart du temps, je commande l'ordinateur par la voix. En général, il me comprend très bien. J'ai l'impression agréable de vivre dans la science-fiction, d'entrer dans le futur. Et cela me permet de reposer ma main droite, fatiguée de tant écrire.






29 août 2010



Je suis en train de dicter sur l'ordinateur le journal que je fis pendant la production de mon film " Maternelle " et celle, qui a suivi, de ma pièce " Paternel " - je n'ai pas beaucoup d'imagination, pour les titres.
Pendant le tournage de " Maternelle ", j'avais souvent des insomnies. Et là, alors que le film va sortir, les insomnies reviennent, comme en flash-back. Je me suis réveillé hier matin, à trois heures. J'en ai profité pour manger deux boîtes de céréales bio, une grande plaque de chocolat noir, un demi gigot froid, sept danettes à la vanille, sept danettes au caramel et une demi-bouteille de vin - un petit bourgogne. Je m'endormis vers sept heures du matin sans avoir l'impression de m'endormir, et me réveillai vers neuf heures et demie, sans avoir eu l'impression d'avoir dormi. J'étais vaseux. Je bus l'autre moitié de la bouteille de vin, un litre de Coca-Cola et douze petits pains au chocolat.



Hier, j'étais malade, une minuscule gastro-entérite, mais quand je suis frappé par une attaque virale, j'ai presque toujours des effets secondaires, bénins, mais impressionnants et handicapants : fatigues, nausées, pertes d'équilibre. Je reste cloué au lit, je tremble de froid, je m'endors et je me réveille en sueur. Le plus étrange, le plus désagréable, c'est que dans ces conditions, il m'est difficile de réfléchir clairement. La maladie embrume mon esprit, le fait dériver, l'arrête brutalement, l'oblige à tourner en rond en cercles de plus en plus rapides. Je ne peux pas écrire ou imaginer des histoires. Ce qui me rend encore plus admiratif envers ceux, comme Blaise Pascal, Marcel Proust ou Vladimir Nabokov, qui ont écrit à travers la maladie et l'agonie. Proust avait même des attaques d'aphasie !
Même si un virus qui traîne peut expliquer mon état, le fait que j'y réagis aussi violemment, je crains que cela cache une angoisse. Très souvent, je n'angoisse pas consciemment ; à la place, je tombe malade, j'ai des douleurs intercostales inexpliquées, des nausées. Ici, j'ai deux raisons pour déclencher cela : la sortie du film " Maternelle ", et mon voyage, vendredi, pour Varsovie.
Varsovie, c'est la ville de l'enfance de ma grand-mère paternelle, Deborah Kriwin. Si elle avait été encore vivante, elle aurait été horrifiée que je parte là-bas.
Ma grand-mère a toujours exprimé un racisme virulent envers les Polonais, racisme désagréable mais compréhensible : elle a été la victime de beaucoup d'antisémitisme. L'antisémitisme est constant et endémique en Pologne : il y eut encore deux pogroms après 1945, qui firent une quarantaine de morts.
Personnellement, je crois qu'il y a de la haine, de part et d'autre, entre juifs et catholiques polonais, mais que dans le même temps, les juifs polonais sont quand même très polonais, et les Polonais chrétiens côtoyaient avant-guerre une si grande minorité juive qu'ils ont fini par être très influencés par ce judaïsme. Leurs haines respectives n'en sont que plus tragiques.
Mais allez expliquer ça à ma grand-mère, qui, enfant, avait gagné un concours de poésie polonaise et avait reçu, comme récompense, une invitation à l'opéra ; elle était toute heureuse, de pouvoir visiter cet univers qu'elle croyait culturel et raffiné et élevé - et tolérant ! ; elle entra dans le bâtiment de l'opéra, pour s'asseoir à sa place ; sur son passage, les gens ne cessèrent de lui murmurer, avec haine : " Sale juive ! " Ce genre d'anecdotes, ça marque. Elle disait souvent : " Si je retourne en Pologne, ça sera en bateau. J'irai partout en Pologne, mais en bateau. Parce que la Pologne sera sous eau. "
J'ai l'impression que son fantôme, qui apparaît avec les autres, vers sept heures du soir, est au courant pour mon voyage. En tout cas, elle me tourne le dos quand elle me voit entrer dans la pièce. J'ai un rendez-vous avec l'exorciseur, dans deux semaines.
Cela devient difficile, tous ces fantômes. Surtout celui de Peggy, le bouledogue français de A., qui est presque aussi énergique et bondissante en tant que fantôme qu'elle l'était quand elle était vivante.
La troisième raison qui expliquerait que je sois tombé malade, c'est que mercredi, c'est la rentrée des classes pour Suzanne, et lundi, pour Marie. Mes propres angoisses d'ancien élèves, réfrénées et ignorées à l'époque, resurgissent violemment quand mes filles entrent à l'école.



Hier, à Climax film, une expérience que je pressentais bizarre, qui le fut plus encore que je le pressentis, et d'une façon tout à fait différente que tout ce que j'avais imaginé à priori (et ici Marcel Proust ferais une analyse de 35 pages sur ce qu'on imagine, avant la rencontre avec quelqu'un, tous les scénarios qu'on s'en crée, puis, la façon dont tout cela s'écroule instantanément quand on rencontre enfin la personne) : j'ai fait une interview avec A. , à propos de " Maternelle ". Et surtout, alors que je ne m'y attendais pas du tout, je l'ai faite en présence d'Édouard Salama, son petit ami!…
Il m'avait demandé, avec un grand sourire très irritant, si cela me dérangerait qu'il assiste à cette interview ; parce que, disait-il, " Il n'avait jamais vu comment ça se passait ! ", et que " Ça l'intéressait bigrement ! " Je ne sus comment refuser.
Je ne me rappelle plus de l'interview même. Tout ce dont je me souviens, c'est de l'air béat de ce monsieur Salama et celui, délicieusement amusé et ironique, de A.



À propos de " Maternelle ", voici un échange de mails intéressant :




De : (...)
Envoyé : vendredi 2 octobre 2009 20:36
À : philippe.blasband@blasband.be
Objet :

M. Blasband,
Vous avez utilisé ma vie pour votre dernier film. Quelles sont les coordonnées de votre avocat ? Ou de votre agent ? Je voudrais toucher ma part de droits d'auteur. Si c'est plus facile pour vous, vous pouvez aussi me virer directement l'argent aux compte (...).
Merci d'avance,
Viviane (...)




De : Philippe Blasband [mailto:philippe.blasband@blasband.be]
Envoyé : dimanche 4 octobre 2009 13:18
À : (...)
Objet : RE:

Chère Madame,

Je tombe des nues. De quel film parlez-vous ? Qui êtes-vous ? À part un scénario particulier inspiré de faits réels qui se sont déroulés début du XXe siècle, je n'écris que de la fiction. Comme le dit la formule consacrée : toute ressemblance avec des événements réels est tout à fait fortuite.

Philippe Blasband




De : (...)
Envoyé : lundi 5 octobre 2009 18:08
À : 'Philippe Blasband'
Objet : RE:

M. Blasband,
Comment osez-vous ? Je dois en plus me justifier ? Un comble !
J'ai lu un résumé de votre film " Maternelle ". L'héroïne, tout comme moi, est directrice de maternelle. Elle s'appelle Viviane, tout comme moi. Sa mère s'appelle Madeleine. La mienne s'appelle Marie-Madeleine !
Donc : envoyez-moi les coordonnées de vos représentants financiers. J'ai droit à des émoluments. Sinon : je n'hésiterai pas à aller en justice !
Vivianne (...)




De : Philippe Blasband [mailto:philippe.blasband@blasband.be]
Envoyé : vendredi 9 octobre 2009 10:10
À : (...)
Objet : RE:

Chère Madame,

Je crains que vous faites une regrettable erreur. Je ne vous connaissais pas, avant d'avoir reçu vos deux mails. Je n'ai pas basé le personnage de Viviane, ni l'histoire de " Maternelle ", sur vous ou sur votre vie. C'est un pur produit de mon imagination. La concordance du métier et des prénoms (et encore : votre mère s'appelle
Marie-Madeleine, et non pas Madeleine) ne sont que pures coïncidences.
Mes sentiments les plus distingués,

Philippe Blasband




De : (...)
Envoyé : dimanche 11 octobre 2009 14:21
À : 'Philippe Blasband'
Objet : RE:

M. Blasband,
Vous tentez de m'embrouiller. Je suis sûre que ce film raconte mon histoire. Sûre qu'avec ce film, vous m'avez volé mon histoire.
La preuve : d'où viennent les prénoms " Viviane " et " Madeleine " ?
Viviane (...)



De : Philippe Blasband [mailto:philippe.blasband@blasband.be]
Envoyé : mardi 13 octobre 2009 23:37
À : (...)
Objet : RE:



Chère Madame,

Je devrais simplement ignorer vos mails, dont le ton se fait malheureusement de plus en plus agressif. Je serais tenté de vous dire de lancer une action en justice, si vous êtes si sûre de votre fait. Néanmoins, pour épargner à la justice déjà fort embouteillée un procès tout à fait inutile où vous ne pourriez que vous ridiculiser, je vous réponds donc.
Viviane est le prénom de ma tante paternelle, une personne courageuse, que j'apprécie beaucoup. Je m'étais rendu compte que jamais, jusqu'ici, je n'avais nommé un de mes personnages Viviane.
Étant donné le côté volontaire et décidé de l'héroïne de " Maternelle ", je m'étais dit que c'était une bonne idée de lui donner ce prénom.
" Madeleine " est le prénom d'une dame qui travaillait chez mes grands-parents, une belge aux expressions colorées et au grand cœur. Enfant, je l'appréciais beaucoup. Son décès m'avait fort attristé : ses deux enfants étaient immigrés l'une au Canada, l'autre en Australie et, donc, mes grands-parents, ses employeurs pendant plus de 20 ans, avaient été les deux seules personnes présentes à son enterrement. Cette femme méritait mieux...
Vous voyez donc que j'ai tiré ces deux prénoms de ma vie et que je ne vous les ai pas subtilisés, comme vous semblez m'en accuser.
Mes sentiments les plus distingués,

Philippe Blasband



De : (...)
Envoyé : dimanche 18 octobre 2009 15:32
À : 'Philippe Blasband'
Objet : RE:

M. Blasband !
Vous aurez dû me prévenir que votre film, " Maternelle ", passait en Essonne ! J'habite à (...) et je travaille à (...), à quelques kilomètres de là. Je l'ai appris la veille de la projection, par la cousine d'une de mes amies. J'avais un repas avec mon fils et sa fiancée, que j'ai dû annuler.
J'ai beaucoup apprécié votre film. Il m'a touché. Il m'a fait rire. Il est assez juste sur certaines choses. Une belle histoire.
Je dois quand même vous signaler quelques erreurs :
1 - Je vous le rappelle, ma mère s'appelle Marie-Madeleine et pas Madeleine. Elle n'est pas morte. Et je l'ai rencontrée bien plus que trois fois. Elle m'a élevée. Je la vois encore deux fois par semaine. Elle ne me hante pas. Sinon, nos rapports sont un peu conflictuels, comme dans le film. Mais pour d'autres raisons que dans le film. Sur ce point, le film n'est pas du tout fidèle.
2 - Je suis brune. Ma mère était blonde. Maintenant, elle est blanche. Le contraire du film.
3 - J'ai un petit ami. Il est expert-comptable et travaille dans le secteur des papiers muraux de luxe. J'ai pas d'amant. L'amant, dans le film, m'a beaucoup fait rire. C'est un très bon comédien. Il n'a pas peur d'avoir l'air ridicule. C'est rare, chez un homme.
4 - Je n'ai pas une fille. J'ai un fils. Il est en polytechnique. Il ne fait pas d'élevage de chiens. Mes rapports avec lui sont très très harmonieux. Vraiment. Il m'aime beaucoup. Il me le répète souvent.
5 - Dans ma maternelle, je n'ai jamais eu de toit qui soit tombé. Par contre, des inondations. Puis, ça a gelé. C'était terrible. Je vous passe les détails.
6 - Ma voiture n'est pas vert pomme, comme dans le film.
7 - J'habite un petit appartement, pas une maison.
8 - Je n'ai pas des " squatters ", comme dans le film. Aucun ami ne s'incruste, comme ça, chez moi. Même si, je le regrette un peu. Après avoir vu votre film, je me suis dit : ça serait pas mal. C'est vrai : ça n'a pas l'air toujours facile. Mais au moins, c'est une présence. Je devrais m'acheter un chien. Mais c'est pas la même chose, un chien.
9 - Je n'ai jamais été au pensionnat.
10 - Je n'ai jamais eu, dans ma maternelle, d'enfants tout à fait comme celui dans le film. J'en ai deux qui s'en approchaient. L'un s'est avéré avoir le syndrome d'Asperger. L'autre, c'était un cas social grave. Des histoires très tristes.

Voilà. Il y a encore d'autres différences. Vous faites de drôles de portraits, de moi, de ma mère, tout de même ! Rien ne correspond !
À part ça : j'ai beaucoup aimé votre film. J'ai beaucoup aimé les acteurs. Celle qui me joue moi me rappelle parfois Anna Magnani, mais en suédoise. Mais bon : elle ne me ressemble absolument pas.
Je n'ai pas pu rester, après la projection. J'aurais bien voulu. Me présenter. Vous parler. Vous aviez l'air sympathique. Vous avez l'air encore plus grand que sur les photos. Comment cela se fait ?
Sinon : pourriez-vous me transmettre l'adresse de votre agent ? Pour les droits d'auteur, évidemment. Maintenant, quand même, vous vous en rendez compte : vous ne pourrez pas éviter de me payer. Ça ne serait que justice.
Viviane (...)



De : Philippe Blasband [mailto:philippe.blasband@blasband.be]
Envoyé : mercredi 21 octobre 2009 09:22
À : 'Philippe Blasband'
Objet : RE:

Chère Madame,

J'espère de tout cœur qu'il y a au moins un point commun entre l'héroïne de " Maternelle " et vous : j'espère que, tout comme elle, vous êtes aussi bonne directrice de maternelle que fantasque dans votre vie privée.
Dans votre dernier mail, vous me démontrez, par A+B, que vous avez vous-même tort. Toutes ces différences que vous ne cessez de pointer, indiquent à quel point " Maternel " est une fiction et n'est pas, absolument pas, inspiré par vous ou votre vie. Les coïncidences entre le film et votre vie ne sont que cela : des coïncidences.
Faites lire, je vous en prie, ces mails à un conseiller juridique : s'il a un peu de jugeote, il abondera dans mon sens et vous avisera d'oublier vos demandes de rémunération.
Mes sentiments les plus distingués.

Philippe Blasband




De : (...)
Envoyé : vendredi 23 octobre 2009 17:55
À : 'Philippe Blasband'
Objet : RE:

M. Blasband,
Vous avez raison. Mon cousin Paul est avocat auprès de la société (...) Il a lu les mails. Il a beaucoup ri. Il m'a vexée. Il m'a dit qu'avec ces mails, jamais un juge ne me donnerait raison. Mais il m'a dit que c'était chouette à lire. Rigolo. Je me demande si je ne vais pas les faire publier.
Viviane (...)





De : Philippe Blasband [mailto:philippe.blasband@blasband.be]
Envoyé : vendredi 23 octobre 21:01
À : (...)
Objet : RE:

Chère Madame,

Publiez ces mails et prévenez-moi quand vous le faites. Mon agent vous contactera alors, pour régler le paiement de ma part de droits d'auteur.

Philippe Blasband




De : (...)
Envoyé : dimanche 25 octobre 2009 16:42
À : 'Philippe Blasband'
Objet : RE:

M. Blasband
Comment osez-vous ? J'enterre la hache de guerre ! Vous, qu'est-ce que vous en faites ? Vous la déterrez ! Vous me frappez avec ! Vous me donnez un coup sur la nuque !
Vous me méprisez, j'en suis sûre ! Parce que vous êtes un écrivain ! Et moi, juste une directrice de maternelle !
Pourtant, vous n'êtes pas très connu, comme écrivain ! Personne, autour de moi connaît votre nom ! Vous n'êtes ni Amélie Nothomb, ni Paulo Coelho ! Alors, un peu d'humilité !
Viviane (...)



De : Philippe Blasband [mailto:philippe.blasband@blasband.be]
Envoyé : dimanche 15 novembre 2009 1:23
À : (...)
Objet : RE:

Chère Madame,

Je blaguais, quand je parlais d'un partage des droits d'auteur. Vous pouvez tout garder. Cela m'étonnerait, de toute façon, que cet échange de mails intéresse un éditeur, et, si c'est le cas, gardez évidemment l'entièreté pour vous. Je ne touche pas non plus de droits d'auteur pour une interview.
Pour finir, je dois bien vous assurer que je ne méprise pas les directeurs et directrices de maternelle. Le film " Maternelle ", je crois, le prouve : je trouve que ce sont des personnes admirables, qui, pour des salaires très modestes, accomplissent un travail difficile. Ces gens ont en charge nos enfants. Je ne peux que les admirer.
Merci pour votre travail,

Philippe Blasband





De : (...)
Envoyé : vendredi 30 octobre 2009 23:07
À : 'Philippe Blasband'
Objet : RE:

Cher Monsieur Blasband,
Je n'ai aucun contact dans le monde de l'édition. Et vous savez bien comment c'est, dans ce milieu : il faut être introduit. J'ai donc décidé d'envoyer cet échange de mails sur Internet. J'ai enlevé certains noms, certains lieux, d'autres trucs. Je les ai envoyés un peu partout. Peut-être que quelqu'un lira. Je serais alors publiée. Mais peut-être pas. Mais au moins : on pourra constater mes talents d'écrivaine.
Parce que : j'aime être directrice de maternelle. Mais j'aimerais essayer autre chose. Écrire, ça a l'air bien.
Si vous avez besoin d'aide, pour les scénarios : n'hésitez pas à me contacter.
J'écris très bien. On me l'a toujours dit.
Avant qu'on travaille ensemble, demandez à votre avocat, ou votre manager, ou votre agent, de me contacter. Pour les droits d'auteur.
Merci.
Viviane (...)





KGB



Après l'interview chez Climax, la présence souriante d'Édouard Salama m'avait tellement rendu furieux, que j'avais pris la décision, idiote, de me venger et de sortir, enfin, avec Blandine ! (Moi non plus, après coup, je ne vois pas très bien en quoi cela pourrait sembler être une vengeance…)
Je décidai donc de me rendre à la soirée que Blandine avait organisée pour " me présenter " à ses amis, soirée que j'avais pourtant prévu d'éviter en prétextant, en toute dernière minute, une gastro-entérite aiguë - en fait, en bougeant dans le temps et en gonflant la gastro-entérite réelle qui m'avait frappé. Là, poussé par ce désir absurde de vengeance cuisante, je me lavai, j'enfilai le pantalon dans lequel je me sentais le plus à l'aise, puis mon T-shirt préféré (un sujet dont je n'ai pas encore parlé jusqu'ici dans ce journal : mes phobies vestimentaires, qui s'accroissent et s'aggravent avec les années : je ne supporte plus que les T-shirts et les pantalons larges, sans ceinture, et, en été, je ne parviens plus à porter des chaussures ; fabriquer puis revêtir mon uniforme de zup, ce fut toute une histoire !… Mais revenons à mes préparatifs pour aller à cette soirée, chez Blandine :) Je m'aspergeai de parfum (trop, j'imagine), montai dans mon fidèle destrier (ma Toyota Aygo) et me dirigeai tout droit vers l'appartement de Blandine, à Ixelles, près de la place Fernand Cocq, un quartier que je connais bien, car c'était là que se trouvait l'Athénée Royal d'Ixelles, où j'avais fini mes études secondaires, et où j'avais rencontré mon mentor, Gaston Compère.




Dans l'ascenseur qui montait jusqu'à l'appartement de Blandine, je me rendis compte que je n'y étais encore jamais rentré, que jusqu'ici nous ne nous étions rencontré qu'en terrain neutre, au mariage de mon frère le célèbre Darius, dans des restaurants ou dans des cafés, mais jamais chez elle ou dans mon petit appartement, mon presque grenier, jamais dans un endroit où nos relations auraient pu prendre un tour dangereusement intime. Et là, je prenais directement l'ascenseur vers la tanière du lion, pour m'y jetter, tout droit dans sa gueule ouverte !…
Je tentais de me calmer, d'empêcher que surgisse la vague de sueur que je sentais imminente et qui allait inonder mon front, d'empêcher aussi que s'accélère soudain mon coeur et ma respiration, que mes paumes deviennent moites et mes bras flageolants - heureusement, je parvins à stopper net toutes ces réactions physiques en me rappelant que je ne serai pas le seul invité chez elle et que s'y trouveraient aussi les " quelques amis auxquels elle voudrait me présenter " ; mes mains et mon front restèrent donc secs, ma respiration et mon coeur gardèrent leur rythme normal, jusqu'à ce que s'ouvre la porte glissante de l'ascenseur, non pas sur un petit palier, comme je l'avais prévu, mais en plein sur l'appartement de Blandine, qui, j'allais l'apprendre plus tard, avait acheté tout l'étage, avait détruit les cloisons qui le séparaient en deux, avait récupéré ainsi l'espace du palier, pour avoir un grand plateau qui formait un anneau autour de la cage de l'ascenseur. Et je n'eus pas le temps de surmonter la surprise de me retrouver, ainsi, en plein pied dans l'appartement, qu'une autre surprise, encore plus grande encore, plus effrayante encore, vint s'additionner à la première : sept personnes, dont seulement deux femmes, tous inconnus, s'étaient tournés vers moi avec des grands sourires forcés mais chaque fois différemment forcés, formant ainsi un catalogue des différentes façons de forcer son sourire.




" Philipounet ! " cria Blandine en sortant de la cuisine et en se séchant les mains avec une serviette au motif écossais. Elle laissa tomber la serviette sur la première table basse venue, marcha d'un pas rapide jusqu'à l'ascenseur, en écartant les bras, bras dans lesquels ensuite elle m'enssera, me faisant sentir, contre ma poitrine, sa poitrine à elle, contact beaucoup trop intime à mon goût, surtout là, devant sept spectateurs. Ensuite elle m'embrassa gaillardement sur les deux joues, moins comme une amoureuse potentielle que comme un délégué syndical FGTB embrasse son vieux copain délégué syndical CSC, mais tout de même très près de mes lèvres, ce qu'auraient évité les deux délégués de ma métaphore, quelques soient leurs sexes ou orientations sexuelles respectives - et, de nouveau, ces baisers si près de mes lèvres, surtout redoublés, déclenchèrent un chatouillement désagréable dans toute ma cavité buccale.
Blandine me tira derrière elle et me présenta à tous ses amis, l'un après l'autre, ce qui occasionna un deuxième catalogue de sourires crispés, accompagné de toute une série d'autres catalogues : catalogue de mains serrées, catalogue de bises sur les joues, catalogue de hochements de tête, catalogue de changement de langue (deux des invités s'appelaient Russel, étaient visiblement l'un anglais et l'autre gallois, et travaillaient tous les deux à la Communauté Européenne). Blandine me tenait par le bras et faisait parade de moi comme d'un trophée, impression à la fois flatteuse, et dérangeante : à force d'être ainsi présenté, j'avais de plus en plus l'impression d'être un imposteur dont on allait bientôt découvrir la supercherie, qu'on allait bientôt mettre à nu, exposer au pilori, pour ensuite l'exécuter de la façon la plus brutale et cruelle possible, par exemple le pal ou le supplice de la roue.
Blandine se collait à moi, me troublant par son odeur, son parfum, le contact de son corps, ce qui me rendait la cascade de nom, de visages et de gens présentés, difficile à suivre, sauf pour les deux Russels, parce qu'ils étaient deux, et que leur prénom était celui de Russel T. Davies, un de mes scénaristes de télévision fétiche.




Si j'avais le talent et la patience de Marcel Proust, ici je détaillerai avec ironie et précision le flot mouvant des conversations futiles qui s'enchaînèrent pendant cette soirée. Il fut évidemment question de la situation politique belge, puis des crèches alternatives de Boitfort, du prix des vêtements, de la mort de Michael Jackson, du déclin irrémédiable du centre-ville de Bruxelles (" Ce n'est plus ce que c'était ", ce que j'avais toujours entendu, à propos de ce quartier, sans jamais savoir exactement quand situer temporellement ce " c'était " mirifique et légendaire : les années 60 ? Les années 20 ? Le Moyen Âge ?), du dernier Woody Allen, du dernier Pixar, du dernier Paul Auster (lui non plus, apparemment, " n'était plus ce qu'il était "), de là quelqu'un dériva sur l'épouse de Paul Auster, Siri Hustevedt, puis sur tous les couples d'écrivains juifs américains, tous incroyablement beaux, et de là, sur Daniel Mendelssohn, lui encore plus beau (et je dois bien l'avouer, en tout bien, tout honneur, malgré mon indécrottable hétérosexualité, qu'en effet, il n'est pas seulement un des plus grands écrivains américains vivants, mais il est aussi d'une beauté renversante et intimidante), puis eut lieu un coq à l'âne jusqu'à la nouvelle collection hiver d'un couturier dont le nom m'échappe, suivi d'un retour flamboyant et presque violent sur la politique belge (un des Russel, le gallois, pourtant lui-même dépassant largement les 100 kg, traita Bart De Wever de " Bloody fat racist pig ! "), on passa ensuite sur la beauté des femmes polonaises (puisque je voyageais à Varsovie, le vendredi suivant), puis la beauté des Parisiennes, puis la beauté des new-yorkaises, puis la beauté des indiennes, puis la beauté des tahitiennes, et là je tentais, avec seulement une demi ironie, de dévier sur la proverbiale beauté des Bruxelloises, proposition qui fit rire tout le monde aux éclats, ce qui en retour effaça toute ma demi ironie et me poussa à vouloir défendre, coûte que coûte, avec un chauvinisme subit et inexplicable, la beauté reconnue dans le monde entier des femmes de la ville dans lequel j'habite depuis 30 ans. Mais chacune de mes phrases, involontairement, déclenchait à nouveau éclat de rire général, jusqu'à ce que, à court d'arguments, je finisse par déclarer :
- Mais Blandine est Bruxelloise !
- Je suis tournaisienne d'origine, mon chéri, me corrigea Blandine, ce qui m'angoissa, tant par le " mon chéri " dont elle m'avait affublé, que, étrangement, par le fait qu'elle soit originaire de Tournai.




Sur ces entrefaites, on passa à table. Je ne me rappelle plus les méandres que prirent là la conversation, car, entraîné par son flot, enflammé par un sujet qui me passionnait, je ne fis pas attention à la façon dont je mangeais, ni à la quantité de ce que j'ingurgitais. Je dus soudain interrompre ma logorrhée d'invité volubile et sympathique, plein d'anecdotes croustillantes et d'avis paradoxaux, m'interrompre net, au milieu d'une phrase ou même d'un mot : tous les convives me regardaient manger avec des yeux gros comme des soucoupes, en ayant eux-mêmes arrêtés de manger, choqués, voire dégoûtés, par ma gloutonnerie. J'aurais dû alors leur expliquer ma tendance à brûler trop vite tout ce que j'avale. Mais je me sentais si gêné, si mortifié même, par les regards ces gens - et celui d'un des Russel, l'anglais, était même haineux - que je ne parvins presque plus à parler, ni même, surtout, à manger.
Blandine vint à mon secours et, avec doigté et finesse, reprit la conversation, la fit bifurquer sur le téléchargement illégal et la pornographie infantile sur Internet, en faisant ainsi oublier que j'avais mangé avec tant d'empressement. De temps en temps, elle me lançait des sourires chaleureux, un peu rêveurs et, à ma grande frayeur, visiblement amoureux.
On en vint au dessert, dans lesquels je ne fis que picorer, et ensuite on passa au salon, où eurent lieu plusieurs conversations entrecroisées et peu intéressantes, pendant que certains buvaient un thé, un café ou un cognac, et quatre autres allèrent fumer devant la fenêtre ouverte, en prenant soin de garder le bout allumé de leurs cigarettes hors du périmètre de l'appartement. À ce moment-là, quelque chose attira mon attention :
Un des Russel, le gallois, devait partir, parce qu'il avait, disait-il, un rendez-vous urgent ailleurs. Mais avant d'appeler un taxi, il se changea du tout au tout : il revêtit un costume-cravate vert clair et enfilade des chaussures de tennis blanches. Je reconnus avec étonnement l'uniforme des agents du KGB, tels que me l'avait décrit Skydiver Woman !… Je m'approchai de lui au moment où il venait de décrocher le téléphone et allait former le numéro des taxis :
- Puis-je vous poser une question ?
- Certainement.
- Pourquoi vous vous êtes vous habillé comme ça ?
- Pour jouer à Bruxelles-parano.
- " Jouer " ? C'est un jeu ?
- C'est une sorte de jeu de rôles et en même temps une sorte de club de rencontre.
- Pourriez-vous m'expliquer ?
- Je voudrais bien mais je suis attendu, justement pour une réunion secrète du KGB.
- Je dois partir, moi aussi. C'est où, votre réunion secrète ?
- À Auderghem.
- C'est sur mon chemin ! (Ce ne l'était évidemment pas du tout.) Le temps de dire au revoir et je vous conduis !
Avec un sourire satisfait et un dodelinement de polichinelle monté sur ressort, le Russel gallois raccrocha le combiné du téléphone.
Je pris rapidement congé de Blandine, en utilisant comme prétexte un rendez-vous, très tôt, le lendemain. Je perçus chez elle une immense déception. Cela me culpabilisa. Très vite ma culpabilité se transforma en frayeur : je compris qu'elle était surtout déçue parce qu'elle avait cru " conclure ", avec moi, ce soir. Je m'enfuis plus que je ne partis.




Dans la voiture, le Russel gallois m'expliqua avec volubilité et les yeux brillants ce que c'était, en fait, " Bruxelles-Parano ". Cela n'avait rien de secret ; au contraire, il était content d'en faire un peu de publicité, et m'indiqua même un site Internet, où tout cela était détaillé.
Bruxelles-Parano est un jeu de rôle grandeur nature, dans tous Bruxelles, où certains prennent le rôle des agents du CIA, les autres les agents du KGB. Toutes ces histoires de fausse ville qui est en fait un piège à espion, et que la vraie capitale de la Belgique se situerait à la Baraque Fraiture, tout cela forme l'assise fictionnelle du jeu. Les deux équipes s'affrontent par toute une série de moyens, d'épreuves, très symboliques, avec des règles complexes. En général, les combats se règlent aux dés. Jeudi passé, le CIA avait l'avantage.
En même temps, ce jeu est en fait un prétexte, une activité qui permet aux expatriés célibataires perdus à Bruxelles de rencontrer des gens, de se faire des amis, et surtout de flirter. Bruxelles-Parano est en fait un immense club de rencontre !…
Alors que je refusais en souriant l'invitation de Russel à joindre ce jeu, je me disais que, tout de même, les super héros étaient complètement dingues !…



J'ai eu, à ma grande surprise, une conversation extrêmement intéressante avec Sylvie, mon aide-ménagère, qui d'habitude se contente de me bassiner sans interruption, de sa voix geignarde, sur sa descendance pléthorique. En fait, elle est aussi précise, lucide, analytique, quand elle parle de politique belge, qu'elle est chiante dans tous les autres domaines.
Pour elle, les négociations d'Elio Di Rupo n'ont aucune chance d'aboutir. Ses arguments sont étayés, précis et se tiennent, mais je crois bien qu'elle a tort. Di Rupo a plus d'un tour dans son sac.



J'ai écrit une première version de mon discours, si je gagne le prix Goncourt. On sait jamais. Cela commencerait par la phrase : " Ceci n'est pas la victoire d'un homme, ceci est victoire d'une équipe !… " Cette première phrase était une suggestion, combien judicieuse, de mon célèbre frère Darius.