7 juillet 2010



Dimanche dernier, le premier dimanche de vacances, eut lieu le maintenant traditionnel barbecue d'une bande de mes amis, dont plusieurs réalisateurs avec lequel je travaille depuis de longues années. Avant, nous nous réussissions chez David D., à Mazy, près de Namur. Là, pour la première fois, nous étions rassemblés à Hennuyère, au début du Hainaut, chez Anid Lobato de Faria et son fringant mari, Pierre-Paul Renders.
Cela fait quatre ou cinq ans que nous nous réunissons ainsi, autour d'un barbecue où la viande, pour une fois, est bien cuite ; nous avons même créé une " académie braisale " une institution de plus en plus sérieuse où, loin des tentations du gril à gaz et autres hérésies récentes, nous tentons de perpétuer l'ancien art de la cuisson par la braise.
Au fur et à mesure des années, notre nombre s'accroît, et nous vieillissons. Les enfants grandissent et, parfois, certains couples se séparent. Mais A. et moi sommes le seul couple où les deux membres, même séparés, viennent tous les deux à ce barbecue. Et cette fois-ci, A. est venue avec " quelqu'un " ! Un homme - enfin, un monsieur, d'un mètre 68, court plutôt que petit, brun, grisonnant, poilu, lippu, se dégarnissant, presque bedonnant, un tee-shirt lâche et un pantalon flottant - il n'est certainement pas très à l'aise dans ses vêtements - une sympathie de vendeur de voitures, un demi sourire qui est en même temps une demi grimace effrayée, et derrière ce sourire de trop grandes dents ; les jambes arquées, la démarche vacillante, la voix haut perchée.
Ni A., ni les filles, ni personne, en fait, ne m'avait prévenu de la venue de ce " quelqu'un ", qui me serra la main en tentant, par un sursaut de tout le corps, de garder sa poigne ferme mais sans pouvoir cacher que, sans ce sursaut, cette poigne aurait été molle et moite ; qui me félicita pour les deux ou trois films qu'il avait vu et dont j'avais écrit le scénario, pour une pièce récente dont il avait juste lu une critique dans un magazine gratuit promotionnel, et pour un roman, mais là en se trompant et en m'attribuant le dernier livre de Thomas Gunzig, et qui, dans un souffle, il se présenta sous le nom d'Édouard Salama, m'annonça qu'il était d'origine juive tunisienne par son père et Allemand de l'Est par sa mère, et qu'il travaillait comme juriste.
Mon sourire à moi devait être aussi crispé que le sien. Mais malgré la surprise, je réussis à rester civil, poli, sympathique même - je n'allais pas faire une scène ou l'insulter devant les filles. J'eus même deux conversations plus ou moins intéressantes avec lui, la première sur le régime alimentaire de Bart De Wever et la seconde sur les fluctuations du Bel 20 ; mais quand même, pendant toute la journée, une pensée me taraudait : comment A. peut-elle embrasser et faire l'amour à ce gnome ?...
A. ne m'adressa qu'une seule fois la parole, pour me demander ce que je faisais pendant les vacances - rien, évidemment ; je ne pars en vacances qu'obligé. Elle m'annonça qu'elle-même partait en Turquie avec les filles pendant deux semaines, mais que dans la même période, elle avait, peut-être, un petit rôle dans un téléfilm. Puis elle me planta là et m'ignora le reste de la journée.


Des pseudo scandales à répétition secouent les institutions politiques françaises. Des accusations fusent, sont reprises telles quelles par les médias (c'est leur droit le plus strict ; les médias ont droit à la simplification et au poujadisme) et surtout sont utilisés comme poil à gratter par le pathétique Parti Socialiste français.
Les réponses à ces attaques, tant d'Éric Woerth que de Nicolas Sarkozy, sont trop émotionnelles. Ce qui est humain. Mais la réponse vraiment adéquate serait d'affirmer, avec calme : " Laissons la justice et les médias faire leur travail, quelque soit leurs dérives, des premiers comme des seconds. Si à un moment il y a mise en examen, nous aviserons. D'ici là, obéissons à la présomption d'innocence, laissons travailler les autres pouvoirs démocratiques, et continuons, de notre côté, nous, notre propre travail. "
Les politiques doivent prendre l'habitude de ce genre de tempêtes médiatico-judiciaires, car elles sont devenues inévitables, car elles sont même un des ferments de la démocratie.
Le pouvoir politique a, avec raison et sagesse, érigé des règles de conduite de plus en plus strictes, et ces règles permettent qu'il soit constamment remis en question, régulé, et même attaqué par les deux autres pouvoirs, le judiciaire et le médiatique. Mais comme, par un effet pervers de ce surcroît de démocratie, n'importe qui peut affirmer n'importe quoi sans preuve, il faut que ces remises en question, ces régulations et ces attaques se fassent dans le calme et la sérénité ; que cela ne soit plus des " affaires ", des " scandales ", mais seulement la démocratie en marche.



Pendant ce temps, dans le Royaume de Belgique...


Ces temps-ci, tout le monde, la presse, les politiques, francophones comme néerlandophones, s'accordent pour dire que Bart De Wever est très très gentil. Seul Olivier Maingain répète qu'en fait il est un très très méchant !...





9 juillet 2010


Vacances



Ces temps-ci, à Koen, mon psy, je mentionne de moins en moins la politique belge, la scission de l'arrondissement Bruxelles-Halle-Vilvorde, les dangers potentiels de Bart De Wever, et j'oublie souvent même de lui parler en flamand. Je ne m'en rends compte que quand il me répond, en français teinté d'un léger accent gantois, en général pour me dire :
- C'est bien... Très bien... On fait des progrès.
Je ne vois pas quel progrès : ces dernières jours, à ces séances, je n'ai cessé de déblatérer à propos de A., de ressasser mes griefs envers elle, de repasser en revue les défauts de fonctionnement de notre couple, de revivre la douleur qui avait suivi notre séparation, comme si celle-ci venait d'avoir lieu !... Je m'en rends compte à présent : même si cela fait presque deux ans que nous nous sommes séparés, pour moi, subjectivement, c'était hier. Et l'apparition de ce " Édouard Salama " au barbecue d'Hennuyère n'a certainement pas aidé !


A., justement, m'a téléphoné et m'a demandé de partir en Turquie, à sa place, avec nos deux filles !... Elle a passé un casting et a eu un petit rôle dans un téléfilm, qui se tourne à la même période. Je connais trop bien la situation professionnelle de A. et celle des comédiens en général : elle est obligée d'accepter ce rôle, même petit, même minime, même peu intéressant, moins pour l'argent qu'elle pourrait y gagner que pour avoir un contrat et ne pas perdre son statut d'artiste. Et donc, m'expliqua-t-elle, c'était moi qui devais accompagner Suzanne et Marie en Turquie. Je tentai de résister, de dévier, de discuter ; elle avait déjà tout planifié : à chaque argument elle opposait un contre-argument brillant et, comme elle le faisait souvent pendant notre mariage, elle me rabattit intellectuellement le clapet.
En raccrochant mon GSM, j'étais blême. Je suis le pire touriste du monde. Me transporter dans un pays dont je ne comprends pas la langue est une des pires épreuves pour moi.
Et surtout, j'étais effaré de n'avoir pas réussi à refuser quelque chose à A.




Mourir puis aller au temple




M., mon meilleur ami sur Tibia, mon " guild-mate " et un des joueurs les plus populaires du serveur, est lui-même parti en vacances, apparemment sans connexion Internet. En tout cas, beaucoup de gens sur le serveur le regrettent et attendent son retour.
Je ne sais pas grand-chose de lui, sinon quelques éléments biographiques. Mais j'ai pu constater maintes fois sa gentillesse extrême. Je sais aussi qu'il reste des heures dans le jeu, bien plus que moi qui y consacre pourtant tous les moments où je dactylographie sur ordinateur. Quelle est la vie de ce garçon ? Pourquoi passe-t-il tant de temps dans cet univers virtuel, dont il est un des Princes ?
Peut-être, justement, pour être un Prince quelque part, dans sa vie ?...
Hier, mon avatar a été tué par deux dragons rouges. Mourir dans Tibia est une expérience un peu traumatisante. Vous renaissez instantanément dans un temple mais en y perdant beaucoup de plumes - des points de vie, de magie, etc., qui demandent plusieurs heures de jeu à récupérer.
C'est surtout symboliquement que l'impression est désagréable : vous êtes morts, tout de même !...


Hier soir, j'étais de garde avec Snow Torpedo sur un toit du centre d'Anderlecht, de trois à cinq heures du matin. C'est notre dernière garde avant longtemps, un mois au moins : nous partons tous les deux en vacances, lui avec une joie trépidante, moi avec une angoisse grandissante.
Snow Torpedo a attendu que je termine les deux bouteilles de Spa citron, la bouteille de beaujolais, les biscuits Namur de Delâcre, le saucisson et les trois pains d'épices qu'il avait apportés, pour se mettre à raconter cette " chose " dont m'avait parlé Skydiver Woman.
Cela commença insidieusement, sans prévenir. Il demanda, mine de rien :
- Tu aimes Bruxelles, toi ? (Et sans me laisser le temps de répondre :) Moi, j'ai beau être courageux, cette ville me terrifie.
Il attendit un long temps une réaction de ma part. Mais je restais prudemment immobile et muet. Il enchaîna donc :
- C'est Bruxelles-Parano, n'est-ce pas ?... Tu sais quand même ce que c'est, Bruxelles-Parano ? Bruxelles est un piège !
- En quoi est-ce un piège ?
- Bruxelles est une ville virtuelle, créée dans les années 50, pendant la guerre froide, pour piéger les communistes. La vraie capitale de la Belgique est à la Baraque Fraiture. La vraie capitale de l'Europe, c'est Vilvorde. Ici, à Bruxelles, tout est faux, tout est un piège, créé et géré par la CIA. Tu me diras : et depuis la chute du communisme ? C'est encore pire ! Bruxelles reste un piège, qui tourne à vide ! Un piège pour personne, c'est-à-dire pour tout le monde ! La plupart des habitants de cette ville y vivent dans une insouciance bénie. Mais parfois, ils sont eux-mêmes les victimes de Bruxelles-Parano. Ils y perdent leur raison ou leur vie, sans comprendre pourquoi. Nous, les zups, nous ne pouvons pas être dupe. Nous devons combattre avec toutes nos forces Bruxelles-Parano.
Je dus tirer une mine tellement étonnée que Snow Torpedo éclata de rire et ajouta, pour clore le sujet :
- Tu ne me crois pas, j'imagine. Et je peux te comprendre : c'est tellement énorme comme histoire !... Je vais te donner un indice : les agents du CIA sont partout à Bruxelles. Évidemment ; ils doivent maintenir l'illusion de Bruxelles-Parano. Tu les reconnaîtras à deux détails : des lunettes carrées Ray Ban orange vifs et un noeud papillon à la Elio Di Rupo.
Snow Torpedo détourna ensuite la conversation sur la finale de la Coupe du Monde, en comparant avec un luxe de détails et de sophistication dont je ne l'aurais pas cru capable les mérites respectifs de l'équipe hollandaise et de l'équipe espagnole.



À regret, je me prépare à partir en vacances avec les filles. J'ai tenté de l'annoncer aux fantômes qui hantent mon appartement de sept heures à sept heures trente du soir, les fantômes de mes deux grands-pères, celui de ma grand-mère maternelle et celui de Gaston Compère. Je leur expliquais pourquoi A. ne partait pas, pourquoi je la remplaçais en Turquie. Ils restèrent immobiles, le regard dans le vague. Il me semble qu'ils m'écoutaient mais je n'en suis pas sûr.




Terreur


Blandine, elle-même, est partie hier en vacances, en Corse, avec sa soeur. J'ai été boire un verre avec elle, vers trois heures d'après-midi, mardi dernier. Je suis encore étonné par sa beauté et surtout pas mon incapacité de déceler cette beauté pendant le mariage de mon frère. Elle semble éprouver une forte et incompréhensible inclinaison envers moi: en un quart d'heure, je fis au moins trois bourdes qui auraient vexé à mort n'importe quelle autre femme ; mais elle éclata chaque fois de rire, comme si ce que je venais de dire était d'un humour irrésistible.
Cette femme me terrorise.



Je vais devoir interrompre ce journal pour partir en Turquie avec Marie et Suzanne. Je ferai un compte-rendu de ce tumultueux périple, que je vous soumettrai, début août.
En attendant, bonnes vacances à tous...




MES FANTASTIQUES AVENTURES PENDANT LES VACANCES


15 juillet 2010



Hier, nous avons pris l'avion à Zaventem, Marie, Suzanne et moi. A. nous avait conduit dans sa grosse vieille Toyota et nous avait accompagné jusqu'au contrôle des passeports.
Bizarrement, parmi la foule des gens dans le hall des départs, j'ai repéré deux hommes portant à la fois des lunettes carrées oranges et des noeuds papillons. L'un des hommes était dans la cinquantaine, grand, maigre, osseux même, bronzé, les cheveux blancs coupés en brosse, le visage anguleux, les pommettes saillantes, en costume-cravate gris verdache ; le second, c'était un jeune blondinet ventripotent et rougeaud, en pantacourt et en tee-shirt distendu, sur lequel le noeud papillon jurait et semblait particulièrement ridicule.
Je tentais de pas m'inquiéter mais la combinaison de lunettes de soleil carré oranges et de noeuds papillons rouges vifs socialistes, c'est tout de même rare...



J'ai une petite phobie de l'avion, que j'ai tenté de cacher à Suzanne et à Marie en arborant pendant tout le voyage un air blasé de " frequent flyer " et en écarquillant les yeux au maximum. Suzanne ne sembla pas s'en rendre compte et me parla continuellement des ancêtres préhistoriques des trolls et des gobelins. Marie feuilletait un magazine pour adolescentes. A certains moments, elle se tournait vers moi et lisait en moi à livre ouvert, sentait que j'avais peur de l'avion et sentait que j'essayais de le cacher, ce qui lui faisait lever les yeux au ciel. Je déteste de plus en plus quand elle fait cela.


Nous avions pris un gros taxi inconfortable depuis Dalaman jusqu'au quartier éloigné de Marmaris où habite la tante d'A., une maison qu'elle n'occupe pas pour l'instant et dans laquelle nous allons loger. Le conducteur ne cessa de répéter qu'il n'y avait pas de problème, qu'il connaissait bien l'adresse, et tourna en rond pendant presque une heure dans des rues terrifiantes, dédiées au tourisme occidental de masse basse gamme : musique électro-quelque chose plein tube, néons criards, touristes rougeauds, suants et (mode récente mais généralisée) couverts de tatouages...
Où suis-je tombé ?


Par contre, la maison de la tante d'A. est un petit paradis, éloigné du centre, rempli d'objets, de petites peintures, de coquillages, de portraits de famille, dont une petite photo d'A., à un ou deux ans, boudeuse et très blonde, presque blanche.
C'est difficile, pour moi, de parler avec la tante d'A., une dame charmante, qui ne comprend qu'un peu d'anglais, alors que je ne connais, moi, que quelques rares mots de turc. Heureusement, les deux filles me servent d'interprète, surtout Suzanne, qui parle presque couramment la langue.



J'arrive vers la fin de " À l'ombre des jeunes filles en fleurs ". Me prend, alors, une vague de nostalgie triste, qui m'avait épargné la première fois que je l'ai lu cette partie du roman. J'avais alors juste la trentaine, ce qui n'est pas très loin de l'adolescence. Maintenant, j'ai 45 ans, je ressens une impression physique, non pas de vieillesse, pas encore, mais néanmoins d'éloignement inexorable et absolu de ma jeunesse. Je ne suis plus le " jeune Philippe ", " l'élève Blasband ". On m'appelle " Monsieur ". Je trouve cela normal mais cela m'attriste.
Avec une acuité douloureuse, je reconnais des descriptions de nuances de sentiments que ressent le narrateur envers la bande de jeunes filles de Balbec, et en particulier pour Albertine.
Je trouve admirable la façon dont Proust décrit la permanence immuable de certains traits, qui perdurent chez quelqu'un, malgré les altérations de l'âge ou les modifications de décor et qui supplantent, dès l'apparition physique de cette personne dans la réalité, toutes les recréations de son visage et de son corps par notre souvenir et notre imagination. Cela me rappelle, entre autres, quand j'étais arrivé au Caire, où, un peu avant notre mariage, A. étudiait l'arabe depuis trois mois. Son taxi était en retard. Je l'attendais et ne cessais de passer de la salle d'accueil surchauffée de l'aéroport à la route qui la longeait, plus chaude encore, et où les chauffeurs de taxi, avec des sourires engageants, m'offraient des trajets pour différents hôtels en baissant leurs prix au fur et à mesure des minutes. Je m'angoissais de plus en plus, terrorisé à l'idée d'être perdu, à vie, dans cet aéroport. Finalement, de l'extérieur, je vis la silhouette d'A., qui venait d'arriver, qui était entrée dans la salle d'accueil et qui m'y cherchait. Elle portait une longue robe blanche ample, avec une chemise crème et une veste très légère, brune claire. C'était pour moi une apparition quasi lumineuse, qui éclairait tout le milieu de la salle. Je me rappelle avec précision la façon dont sa présence, son physique, sa beauté, tangible et réelle, cette beauté et cette présence qu'elle avait déjà à deux ans, sur le petit portrait, chez sa tante, qu'elle a toujours et qu'elle aura toujours, comment tout cela balaya dans un fragment de seconde le kaléidoscope d'images d'elle qu'avaient formée la conjonction de son absence de trois mois, de mon imagination, de ma mémoire, et de quelques photos, et qui, sans être absolument fausse, était néanmoins infiniment moins vraie que sa simple présence, là, dans le hall de l'aéroport du Caire, moins vraie que son regard qui scrutait les lieux à ma recherche, que son sourire, quand je l'eus appelée à voix haute et forte, la voix d'un homme tombé à la mer et qui appelle à l'aide, et qu'elle se tourna vers moi.



Parfois, je relis certaines pages de ce journal et j'avoue que m'y déplaît ce qui doit sembler une de ses qualités : la sûreté de l'avis qui y est exprimé. Comme dans beaucoup d'essais, beaucoup d'articles de journaux, de chansons, de romans, de discours, c'est le ton de quelqu'un qui a trouvé la vérité, quelqu'un qui se croie supérieur intellectuellement, moralement, esthétiquement, et qui n'assène que des faits véridiques.
Ce ton est en grande partie un effet pervers d'un style efficace. Nuancer son propos, en indiquer la subjectivité, admettre sa relative incompétence, cela rendrait le propos brumeux et chargerait les phrases de fioritures lourdes. Le style des essais, surtout français, est celui des affirmations. Montaigne, par exemple, pour démontrer, comme il le fait souvent, qu'un avis est relatif parce qu'il peut être contredit par un second avis, qui semble lui aussi tout à fait censé, expose tour à tour ces deux avis, dans un ton chaque fois péremptoire, en les endossant chaque fois comme s'il s'agissait de son propre avis, à lui, Michel de Montaigne. Le caractère subjectif et relatif d'un de ces deux avis, ou même des deux, vient de leur succession, mais pas du ton, toujours péremptoire, dans lequel chacun est exposé.
Que les lecteurs de ce journal ne soient pas dupes de son ton péremptoire et sûr de lui. Tout ce qui y est affirmé pourrait être infirmé, critiqué, rectifié, relativisé, pris en défaut dans son ensemble ou dans ses détails. Que le lecteur ne soit pas non plus dupe de la position que je prends, et qui est un effet indirect de ce style péremptoire : la pose d'un vieux sage ironique au-dessus de la mêlée. Je suis, évidemment, comme tout le monde, un pauvre type, un imbécile, truffé de défauts plus que de qualité, hanté par des démons et des fantasmes inavouables, paresseux, envieux, aigri, fât - et, en plus, très satisfait d'être tout cela, très satisfait d'être un être humain, et d'être en vie.




17 juillet 2010


Sea, Sun and Sleep



Malgré la chaleur, malgré le tourisme de masse, malgré toutes les difficultés liées à la langue, je suis content de me retrouver avec Suzanne et Marie. Je nage avec la petite, qui s'amuse comme une folle dans l'eau. Et j'ai des conversations presque sérieuses, presque touchantes, avec la grande. Je me rends compte, ici, que, le reste de l'année, mes filles me manquent. La dernière fois qu'A. a appelé - elle appelle trois fois par jour - je l'ai remerciée de m'avoir donné la possibilité de les garder deux semaines de suite. Pour une raison que je ne comprends pas, elle a cru que j'étais sarcastique et elle m'a quasiment raccroché au nez.


Je conduis une voiture de location, avec les deux filles à l'arrière, sans climatisation, toutes les fenêtres grandes ouvertes. Je suis heureux que, en tant que super héros, on m'ait greffé un nano-GPS dans la nuque, en 2002. Sinon, évidemment, je ne cesserais de me perdre dans le flot de voitures, de camions, de bus, de klaxons, de poussière, de chaleur.
Je suis scrupuleusement, point par point, le programme que m'a détaillé A. : avec les filles, j'ai visité un ami de famille, puis sa tante, qui, l'été, vit dans une cabine près d'une plage retirée. Tous ces gens sont polis avec moi mais très distants : je suis le sale type qui a divorcé de leur chère petite A. !... J'ai demandé à Marie quel était le mot turc pour " consentement mutuel ". En guise de réponse, elle a juste levé les yeux au ciel.



Les soirs, je lis " Harry Potter et l'école des sorciers ", chapitre après chapitre, à Suzanne. C'est A. qui a instauré ce rituel, et je l'ai repris avec plaisir. J'aime voir le regard stupéfait, captivé, presque absent à force d'être hypnotisé, de Suzanne - qui, là, ressemble furieusement à sa mère, moins en fait dans la vie, que dans certains films ou dans certaines pièces.
Je suis un grand fan d'Harry Potter. J'imagine que ceux qui divisent la littérature en catégories bien distinctes trouveront étrange, abscon ou moralement révoltant que j'apprécie en même temps Proust et JK Rowlings. Je ne vais pas leur faire le plaisir d'affirmer que je ne les apprécie pas sur le même plan, la façon dont j'aime Proust devant être évidemment plus élevée, plus sophistiquée, que celle dont j'aime JK Rowlings. Non : je les aime autant, je les aime différemment, car ce sont des livres différents, mais je ne place pas l'un au-dessus de l'autre, ni ne classe la littérature ou les arts en catégories savantes ou populaires.
Ce sont des distinctions de critiques ou d'universitaires, dont nous, scénaristes, gens de cinéma, n'avons rien à faire. Prenez par exemple Alain Resnais, qui apprécie autant la musique savante que la chanson, autant la bande dessinée que la littérature la plus pointue du XXe siècle.
Je ne pourrais pas considérer la culture comme un ensemble d'éléments qu'il faudrait classer, mais plutôt comme des possibilités multiples d'enrichissement, d'émotion, de réflexion.
Nous sommes pas là pour juger ou pour expliciter les oeuvres ; nous sommes là pour être ravis et transformés par les oeuvres.



Je reste debout relativement tard avec Marie et nous parlons, parfois de sujets frivoles, comme de la vie de Michael Jackson et des raisons hypothétiques qui l'ont poussé à avoir des enfants, mais parfois de sujets plus intimes et douloureux, comme pourquoi nous avons divorcé, sa mère et moi, ou comment Marie et Suzanne assument leur statut de filles d'artistes. Avant-hier soir, je n'ai pas pu m'empêcher de tout gâcher en lui demandant :
- Et les garçons ? Ta vie amoureuse ?
Elle a évidemment levé les yeux au ciel et a cessé de m'adresser la parole pendant 48 heures.



Hier, j'ai brûlé au bas du dos. Pourtant, j'avais mis de la crème solaire écran total.



Blandine m'envoie régulièrement des SMS drôles et ambigus : je suis de plus en plus terrorisé.




20 juillet 2010



J'ai beaucoup plus de temps pour lire, ici, qu'à Bruxelles. Dans les cent premières pages de " Le côté des Guermantes ", on trouve une analyse des rêves, la troisième,me semble-t-il, jusqu'ici, du roman, chacune poussant plus loin, plus profondément dans le sujet, tout comme, justement, on s'enfonce plus loin et plus profondément dans un rêve. Comme si tout le roman, en fait, était un rêve. Et Proust y utilise plus souvent des rapports de causes à effets oniriques que ceux, plus logiques, d'un roman balzacien. " La recherche du temps perdu " avance plus par contamination d'une idée par l'autre, que par enchaînement des péripéties. Cette causalité onirique se retrouvera ensuite chez beaucoup d'écrivains du XXe siècle, par exemple Alain Robbe-Grillet, Saul Bellows, David Shahar, mais aussi dans l'autobiographie " Cash " de Johnny Cash.



Je suis autant fasciné que rebuté par le tourisme de masse européen dans cette région. Partout, aux devantures des restaurants, est écrit " REAL ENGLISH BREAKFAST ". On rencontre dans les rues des Européens à peine habillés, rouges écrevisses, de tous âges, qui marchent lentement comme des prédateurs prêts à bondir et à déchiqueter leurs proies - les touristes, eux, ne bondissent jamais ; ils se contentent de consommer avec régularité et obstination.
Ici, dans la région, c'est surtout un tourisme d'anglais et de scandinaves, de prolétaires et de tous petits bourgeois. Ils abandonnent en Europe toutes leurs qualités humaines et viennent ici avec juste leurs défauts, pour s'abrutir pendant une semaine ou deux.




Je me couvre d'écran total cinq fois par jour et j'espère revenir aussi pâle qu'au départ. Ma peau de roux supporte mal le soleil. Et même si je bronzais, qui diable dans mon entourage serait impressionné par mon bronzage ? Depuis quand le bronzage est vu comme une qualité, pour un écrivain ou un scénariste ? Imaginons, par exemple ces phrases définitives, extraites d'une très sérieuse étude universitaire : " Proust est un écrivain intéressant mais, malheureusement, pâle, tellement pâle, beaucoup trop pâle !... " Ou bien, dans une monographie éditée par l'Institut Louis Lumière, à Lyon : " La qualité première des scénaristes hollywoodiens, c'est d'être très bronzés. "
Suzanne est légèrement dorée ; Marie est de plus en plus hâllée et ressemble de plus en plus à une Banaï. Son teint me rappelle en particulier celui, cuivré toute l'année, presque la peau d'un Pakistanais, de mon grand-père maternel, le Dr Hossein Banaï.



Je suis tout de même heureux que mes filles soient belles. Quand elles étaient des bébés, j'avais peur de leur avoir légué ma laideur modeste et commune. J'éprouverai de nouveau cette peur quand elles seront enceintes de mes petits-enfants.




22 juillet 2010


En Turquie, malgré tous les côtés brinquebalants, on sent que c'est encore un pays d'opportunités. Il n'y a pas trop d'interventions de l'État et les règlements peuvent être contournés, pas toujours illégalement d'ailleurs. Il existe ici une vraie mobilité sociale : des fils de paysans peuvent devenir très riches, à force de travail. Il y a beaucoup de gens qui ratent le coche, des gens qui restent dans des situations sociales très dures, très précaires, mais au moins, ici, il y a un espoir. En Europe, et surtout en Belgique, l'espoir est mort, étouffé. Les classes sociales sont devenues des castes. Des années de gestion socialiste ont tué toute possibilité d'ascension sociale. Trop d'état.


Personne ne m'appelle ici, sinon A., pour vérifier que " Je ne fais pas trop de conneries ", phrase qu'elle dit d'un ton léger en l'accompagnant d'un petit rire sec, pour cacher qu'elle a vraiment peur que j'en fasse, des conneries !...
Hier soir, Snow Torpedo m'a appelé d'une voix hachée pour me demander si par hasard je me trouvais à Bruxelles, et si je voulais participer à une action anti Bruxelles-parano. Je lui répondis que j'étais en Turquie.
- Je t'expliquerais à ton retour ! clama-t-il. Puis il raccrocha.


Parfois, je me surprends à penser à ce que diront mes biographes de mon séjour ici. Un chercheur universitaire détaillera peut-être un à un ces jours que j'ai passés en Turquie, avec Suzanne et Marie. Il retrouvera, dans ses recherches, un détail, pour moi aujourd'hui anodin, insignifiant, que je n'ai même pas relevé, mais que lui montera en épingle et qui pour lui aura une importance capitale, qui lui semblera significatif, peut-être, de mon existence et de mon oeuvre - et peut-être, qui sait, il aura froidement raison !...
Nous, les écrivains, nous vivons trop souvent dans l'insouciance, en oubliant qu'un jour, ne fût-ce que (dans mon cas) à une chaire de Littérature Belge Francophone dans une université de second ordre perdue quelque part au Mexique ou en Lituanie, toutes nos vies seront décortiquées par des chercheurs. Nous devrions vivre en fonction, simplifier parfois le trait de nos existences, éviter les redites et les doublons, voire même poser çà et là des messages cachés, sous la forme de rébus ou de métaphores, composés avec nos actes, à l'intention de nos futurs biographes.


J'en arrive au passage de " Le côté des Guermantes " où le narrateur aperçoit sa grand-mère sans qu'elle s'en doute. Il voit ses traits avant qu'ils soient transfigurés par l'amour pour lui. Il voit sa grand-mère comme il ne l'a jamais vu : vieille, triste, rougeaude. Je me rappelle nettement avoir déjà lu ce passage, déjà en Turquie, déjà en vacances, avec A., la première fois que j'avais essayé de lire " La recherche du temps perdu ". Les phrases, parfois, se superposent avec celles lues jadis et évoquent des souvenirs, confus et douloureux, des différentes métamorphoses du visage d'A.


J'ai enfin le temps, ici, d'avancer dans l'écriture de " Transquinquennal ", un livre qui recrée l'histoire de cette petite troupe théâtrale bruxelloise réelle, mais en la fictionnellisant du tout au tout. J'y apparais aussi ou, plus exactement, il y a dans ce roman un personnage, évidemment détestable, qui s'appelle Philippe Blasband. Il est un peu plus petit que moi, blond, musclé, idiot, fat - encore plus fat que moi - antisémite, homophobe. Ce personnage a travaillé, tout comme moi, avec Transquinquennal, et a écrit des textes qui portent les mêmes titres que ceux que j'ai écrit pour eux, mais sinon, tout diffère. C'est cela que j'appelle véritablement de l'auto-fiction.
Au début, quand les suppléments littéraires des journaux commençaient à parler de cette vague de littérature " d'auto-fiction ", j'avais cru naïvement que c'était de la fiction à propos des voitures, même si cela me semblait difficile à imaginer que des auteurs, surtout des femmes, écrivent des ouvrages de plusieurs centaines de pages sur la mécanique et la conduite automobile.




24 juillet 2010



Là, j'en ai marre.
J'en ai marre de la chaleur.
J'en ai marre des touristes poussifs comme des migrations d'hippopotames.
J'en ai marre de la mer, trop salée ; de la plage, dont le sable s'incruste partout ; du soleil, que je dois tout le temps fuir.
J'en ai marre des continuelles disputes entre Marie et Suzanne, qui commencent en général par de stupides malentendus ou par une remarque ironique de Marie mal comprise par Suzanne, et qui, en quelques secondes, dégénèrent en insultes et en cris.
J'en ai marre du code de la route dans ce pays. Je ne comprends ni l'officiel, ni l'officieux : on ne cesse de me klaxonner dessus.
J'en ai marre des sourires gelés des membres de la famille de A., que je dois visiter un à un, et qui sont toujours d'une politesse parfaite. J'aimerais mieux qu'ils me giflent une fois pour toutes.
J'en ai marre d'être ridicule. Aujourd'hui, par exemple, j'étais entré dans la voiture mais tout y était brûlant : le volant, le changement de vitesse, le frein à main. J'envoyai Marie acheter de l'eau à l'une des mini supérettes du coin et chargeai Suzanne de sortir les essuis de plage encore humides du coffre, pour les poser sur les sièges et refroidir un peu l'habitacle. Je lui donnai la clé de la voiture, pour ouvrir le coffre. Elle posa cette clé dans le coffre, prit les essuis, et referma le hayon, en y en enfermant la clé. Quand je compris ce qui s'était passé, je me mis à hurler sur ma pauvre petite fille. Je lui dis entre autres : " Mais comment peut-on être aussi conne ? " en sautant sur place d'une façon particulièrement idiote. Marie, sur ces entrefaites, était revenue avec la bouteille d'eau. Calmement, rapidement, elle rabattit les sièges à l'arrière, accéda au coffre et en sortit la clé, qu'elle me tendit, en levant, évidemment, les yeux au ciel.
J'en ai marre de manger ; pourtant, la Turquie est un des pays dont je préfère, de loin, la nourriture, mais une nourriture que je ne trouve pas dans cette station balnéaire surchauffée. Il n'y a ici aucun restaurant décent. Ce sont tous des pièges à touristes. Je me rabats sur le pain et les fruits. Mais je sens que je maigris. Mes côtes ressortent.
Je n'en peux plus. Les vacances sont l'enfer. Plus que neuf jours.
Ma seule consolation, à part la présence des filles, c'est la lecture de Proust. J'arrive à la fin de la première partie de " Le côté des Guermantes ".
Je suis épaté par l'immense scène du salon de Madame de Villeparisis.




26 juillet 2010


Ce bon vieux Marcel




Aujourd'hui, c'est mon anniversaire, ainsi que celui de Stanley Kubrick, de Mick Jagger et de Jean-Pierre Améris. J'ai 46 ans.
Je suis chez le cousin du père d'A., près de Bodrum, dans une propriété idyllique, après trois heures de conduite éprouvante où j'ai frôlé plusieurs fois l'accident.
L'épouse de ce cousin m'ignore ; sa fille me fait des grands sourires glacés ; le cousin semble avoir oublié qu'il parle le français. Les filles bavardent avec tout ce monde, avec, je le sens, parfois, quelques difficultés. Marie a hérité de l'esprit analytique de sa mère et connaît presque parfaitement l'extrêmement compliquée grammaire turque ; Suzanne a plus de vocabulaire. La grande corrige les phrases de la petite ; la petite fournit la grande en mots. Elles ne cessent de charmer et de faire rire leur famille turque. Moi, je reste dans un coin du jardin, à lire Proust - à me réfugier dans Proust.


Je suis parfois étonné à quel point Proust est influencé par des auteurs français du XVIIe siècle. Il parle de quelques romantiques, surtout Victor Hugo, mais en passant, comme cela vient dans la conversation. Jusqu'ici, il ne mentionne qu'à peine les encyclopédistes, Diderot, Voltaire ou Rousseau. En général, il fait un saut de deux siècles en arrière dans la littérature française et fait surtout référence à Molière, à Racine, à Sévigné et, évidemment, à Saint-Simon.
J'avais parlé, il y a quelques semaines, dans ce journal, d'écrivains, parfois émérites, qui ont tendance à écrire en " Proust spaghetti ", c'est-à-dire qui consciemment reprennent le style de Marcel Proust, le réendossent comme un costume, avec une certaine ironie, tout comme le western spaghetti reprenait, avec la même ironie, le style et l'imagerie des westerns classiques américains, pour les pousser jusqu'à la caricature, la parodie ou, au mieux, jusqu'au lyrisme et à la stylisation de l'opéra. Mais, je m'en aperçois maintenant, et cela à force de rencontrer dans " La recherche du temps perdu " des références à Saint-Simon, en fait, Proust lui-même écrit dans du Saint-Simon spaghetti. Car on ne retrouve pas ce style, ces longues phrases, dans la correspondance de Proust. Alors qu'on le retrouve dans celle de Saint-Simon. Saint-Simon écrivait donc naturellement comme cela, avec des phrases à rallonges dans lequelles il se perdait, en passant sans cesse d'un sujet à l'autre, en ne cessant de bifurquer dans des chemins de traverse puis en revenant brutalement au sujet principal de son récit ou de sa réflexion. Ses contemporains et ses lecteurs du siècle suivant trouvaient en général qu'il écrivait mal. Ils n'appréciaient que ses talents de chroniqueur du règne de Louis XIV, et ses analyses politiques ; alors que nous, nous trouvons ces analyses peu convaincantes et la critique historique a depuis longtemps affaibli sa soi-disant objectivité de témoin historique. Ce qui reste vraiment, pour nous, chez Saint-Simon, c'est son style, même si ce style est accidentel : Saint-Simon ne cherchait pas à produire une oeuvre, à produire de la beauté - tout comme son contemporain Blaise Pascal.
La beauté pour nous fulgurante des Pensées de Pascal lui semblerait bien étonnante ; son but, c'était d'écrire une apologie du christianisme basée sur la raison, cela pour convertir les libertins, et non pas faire oeuvre de littérature ; et une partie de la beauté des Pensées provient, pour nous, de son côté inachevé, fragmentaire ; sa modernité, pour nous, est dû à ses fulgurances de petits morceaux de papier découpés et réunis en liasses, d'ouvrage interrompu par la mort de son auteur, qui, lui, projetait de faire un ouvrage continu, dont on peut entrevoir le genre dans " Les provinciales " - ce qui aurait été beaucoup moins intéressant pour le lecteur actuel.
Blaise Pascal, s'il pouvait revenir de nos jours, serait donc étonné par la façon dont le lit la postérité ; il serait encore plus étonné de voir des auteurs, avec plus ou moins de bonheur, s'inspirer de ce style pour lui complètement accidentel, par exemple Paul Valéry, Cioran ou Pascal Quignard, et le singer, s'en inspirer, écrire, en fait, du " Blaise Pascal spaghetti ".
Saint-Simon serait tout aussi étonné, j'imagine, en lisant Proust. Voir son style ainsi réutilisé, intégré, dépassé, pour créer consciemment une des plus belles langues de la littérature du XXe siècle, cela lui en boucherait un coin.
Car, en plus, tout comme le western spaghetti ne faisait pas que reprendre et prolonger le style des westerns classiques américains, mais reprenait et prolongeait aussi son imagerie, ses thèmes, ses structures narratives, Proust n'utilise pas seulement le style de Saint-Simon, mais aussi ses thèmes, son imagerie, son but. Lui aussi fait la description d'une noblesse. C'est peut-être cela, d'ailleurs, son point de départ : pour décrire la noblesse de son temps, cela lui a peut-être semblé une bonne idée de parodier ce qu'il trouvait être (tout comme moi) le plus beau style créé pour décrire la noblesse : la langue labyrinthique de Saint-Simon !...
Les différences entre Saint-Simon et Proust sont nombreuses, et pas seulement le fait que Proust, lui, voulait créer une oeuvre d'art. Saint-Simon était un noble ; Proust, un bourgeois fasciné par la noblesse. Proust était un vrai snob, ce que Saint-Simon n'avait pas besoin d'être. Proust aimait, critiquait et surtout décelait le snobisme dans tous les milieux, du plus apparemment élevé (les Guermantes, Saint-Loup, etc.) au plus apparemment bas sur l'échelle sociale (sa merveilleuse, courageux et cruelle servante Françoise). Il termine la première partie de " Le côté des Guermantes " par une description du snobisme d'une madame-pipi, surnommée d'ailleurs " La marquise " elle est ici en grande conversation avec le gardien du parc :


-Alors, disait-il, vous êtes toujours là. Vous ne pensez pas à vous retirer.
-Et pourquoi que je me retirerais, Monsieur? Voulez-vous me dire où je serais mieux qu'ici, où j'aurais plus mes aises et tout le confortable? Et puis toujours du va-et-vient, de la distraction; c'est ce que j'appelle mon petit Paris: mes clients me tiennent au courant de ce qui se passe. Tenez, Monsieur, il y en a un qui est sorti il n'y a pas plus de cinq minutes, c'est un magistrat tout ce qu'il y a de plus haut placé. Eh bien! Monsieur, s'écria-t-elle avec ardeur comme prête à soutenir cette assertion par la violence-si l'agent de l'autorité avait fait mine d'en contester l'exactitude,-depuis huit ans, vous m'entendez bien, tous les jours que Dieu a faits, sur le coup de 3 heures, il est ici, toujours poli, jamais un mot plus haut que l'autre, ne salissant jamais rien, il reste plus d'une demi-heure pour lire ses journaux en faisant ses petits besoins. Un seul jour il n'est pas venu. Sur le moment je ne m'en suis pas aperçue, mais le soir tout d'un coup je me suis dit: "Tiens, mais ce monsieur n'est pas venu, il est peut-être mort." Ça m'a fait quelque chose parce que je m'attache quand le monde est bien. Aussi j'ai été bien contente quand je l'ai revu le lendemain, je lui ai dit: "Monsieur, il ne vous était rien arrivé hier?" Alors il m'a dit comme ça qu'il ne lui était rien arrivé à lui, que c'était sa femme qui était morte, et qu'il avait été si retourné qu'il n'avait pas pu venir. Il avait l'air triste assurément, vous comprenez, des gens qui étaient mariés depuis vingt-cinq ans, mais il avait l'air content tout de même de revenir. On sentait qu'il avait été tout dérangé dans ses petites habitudes. J'ai tâché de le remonter, je lui ai dit: "Il ne faut pas se laisser aller. Venez comme avant, dans votre chagrin ça vous fera une petite distraction."
La "marquise" reprit un ton plus doux, car elle avait constaté que le protecteur des massifs et des pelouses l'écoutait avec bonhomie sans songer à la contredire, gardant inoffensive au fourreau une épée qui avait plutôt l'air de quelque instrument de jardinage ou de quelque attribut horticole.
-Et puis, dit-elle, je choisis mes clients, je ne reçois pas tout le monde dans ce que j'appelle mes salons. Est-ce que ça n'a pas l'air d'un salon, avec mes fleurs? Comme j'ai des clients très aimables, toujours l'un ou l'autre veut m'apporter une petite branche de beau lilas, de jasmin, ou des roses, ma fleur préférée.
L'idée que nous étions peut-être mal jugés par cette dame en ne lui apportant jamais ni lilas, ni belles roses me fit rougir, et pour tâcher d'échapper physiquement-ou de n'être jugé par elle que par contumace-à un mauvais jugement, je m'avançai vers la porte de sortie. Mais ce ne sont pas toujours dans la vie les personnes qui apportent les belles roses pour qui on est le plus aimable, car la "marquise", croyant que je m'ennuyais, s'adressa à moi:
-Vous ne voulez pas que je vous ouvre une petite cabine?
Et comme je refusais:
-Non, vous ne voulez pas? ajouta-t-elle avec un sourire; c'était de bon coeur, mais je sais bien que ce sont des besoins qu'il ne suffit pas de ne pas payer pour les avoir.
A ce moment une femme mal vêtue entra précipitamment qui semblait précisément les éprouver. Mais elle ne faisait pas partie du monde de la "marquise", car celle-ci, avec une férocité de snob, lui dit sèchement:
-Il n'y a rien de libre, Madame.
-Est-ce que ce sera long? demanda la pauvre dame, rouge sous ses fleurs jaunes.
-Ah! Madame, je vous conseille d'aller ailleurs, car, vous voyez, il y a encore ces deux messieurs qui attendent, dit-elle en nous montrant moi et le garde, et je n'ai qu'un cabinet, les autres sont en réparation.
"Ça a une tête de mauvais payeur, dit la "marquise". Ce n'est pas le genre d'ici, ça n'a pas de propreté, pas de respect, il aurait fallu que ce soit moi qui passe une heure à nettoyer pour madame. Je ne regrette pas ses deux sous."



Ce passage s'enchaîne ensuite avec un des (nombreux) morceaux de bravoure de " À la recherche du temps perdu ", un épisode tragique, cru, émouvant, triste : la mort de la grand-mère.
Cette alternance du comique le plus trivial, scatologique même, avec le tragique, se rencontre rarement dans la littérature française, où l'on est ou bien dans le registre de la comédie, ou bien dans celui de la tragédie, mais où l'on ne passe pas facilement de l'un à l'autre, surtout pas aussi brutalement. Cela rapproche Proust d'un auteur auquel il aurait été peut-être très étonné d'être ainsi rapproché : Shakespeare.
Par exemple : ce basculement de la madame-pipi à la mort de la grand-mère me rappelle un autre basculement, dans le sens inverse, c'est-à-dire depuis la tragédie jusqu'à la comédie, dans Macbeth : après le meurtre du Roi, soudain, apparaît un garde complètement saoul et divaguant, qui se dit plein d'urine à cause de toute la bière qu'il a bue !...



L'autre jour, à la plage, je fus le témoin involontaire d'une petite scène :
La plage était sévèrement gardée par un garçon de plage, début vingtaine, bondissant, bronzé jusqu'a être presque noir, avec la beauté de tous les garçons de plage ici, c'est-à-dire la beauté de top models moyenorientaux des méchants terroristes islamistes dans les films américains. Il était obséquieux, un peu voleur - il nous faisait payer des services qui étaient censés être gratuits - et lançait des phrases et des oeillades à toutes les touristes européennes jolies ou simplement girondes.
Deux jeunes anglaises aux corps frêles et parfaits dans des bikinis aux couleurs pastels, qui ne devaient pas avoir 20 ans, prenaient leur douche devant lui. Le garçon de plage s'approcha d'elles et leur demanda si elles savaient ce que c'était, les lesbiennes ? Avec candeur et simplicité, à voix claire et intelligible, il leur proposa une partie à trois où elles deux auraient des relations sexuelles entre elles. Elles ne lui répondirent qu'à peine, plus sidérées par la proposition que véritablement choquées, et s'éloignèrent vers l'eau.
Un quart d'heure plus tard, une des deux jeunes filles revint. Elle s'approcha du garçon de plage, d'un pas un peu chancelant, saoule de chaleur peut-être (il faisait près de 40°) et tomba littéralement dans ses bras. Il la réconforta en lui tapotant l'épaule. Ensuite, elle s'assit sur ses genoux. Il resta gentil, civil même, affectueux comme avec une petite fille. Il l'abandonna pour aller travailler.




On peut trouver toute une série de sens à cette petite anecdote. Elle peut par exemple démontrer la décadence de l'Occident en vacances, ou la décadence de l'Orient contaminé par l'Occident. Mais, moi, je serais incapable d'y trouver un sens, car cela voudrait dire condamner l'un ou l'autre des protagonistes, ce dont je suis tout à fait incapable : je suis scénariste et écrivain ; j'observe les personnages, je me mets en empathie avec eux, je peux essayer de les comprendre, sans toujours y arriver, mais je ne les juge jamais, je ne les condamne jamais.
Proust de même. Pourtant, tout " À la recherche du temps perdu ", à part des passages comme " Un amour de Swann ", est raconté par un narrateur, qui se permet d'aller bien au-delà de la simple description de l'action, et dévie dans des analyses très fouillées où parfois il donne l'impression de se perdre. Mais ce sont des analyses psychologiques ou sociales, jamais morales. Par exemple, quand le narrateur se rend compte que cette maîtresse dont Saint-Loup le bassine depuis des mois (et dont le lecteur entend parler depuis plus de 100 pages), c'est en fait une prostituée que le narrateur avait dédaignée, la trouvant trop laide, dans " À l'ombre des jeunes filles en fleurs ", il nous dévoile deux facettes d'un même personnage et détaille la façon dont les gens passent d'un masque social à l'autre. Mais jamais il ne se permet de juger ce personnage.
Peut-être Proust veut-il ainsi indiquer la grande tolérance morale de son narrateur. Mais peut-être, simplement, sait-il qu'éviter tout jugement moral, cela permet à son livre d'être plus riche, plus complexe. Condamner un personnage d'un point de vue moral, comme se le permet par exemple Jane Austen, c'est se cacher une partie de sa complexité.
Mais si l'auteur s'abstient de juger les personnages, cela n'empêche pas ensuite le lecteur de les juger. Je me rappelle que lors de la première lecture de " Le côté des Guermantes ", j'aimais beaucoup le personnage de Saint-Loup et je condamnais celui de Rachel ; maintenant, au contraire, Saint-Loup me semble un idiot fini, un aristocrate qui veut échapper à son statut et le fait de la manière la plus violemment aristocratique possible ; alors que Rachel m'est devenue attachante, touchante, un personnage perdu dans ses contradictions et ses difficultés, qui, avec courage, de prostituée commune, se hisse socialement et intellectuellement jusqu'à jouer du Maeterlinck. Jamais, à présent, je me permettrai de la juger ou de la blâmer.




28 juillet 2010


Ringo



Aujourd'hui, Marie voulait absolument faire un " sport nautique " débile : il s'agit d'être assis, très inconfortablement, sur une sorte de grosse bouée tractée par un bateau rapide. Cela coûte cher, on doit le faire par deux et, pour une raison qui me reste totalement inconnue, cela s'appelle un " Ringo ". Marie n'avait pas de partenaires et semblait toute triste. Je me sacrifiai.
Dès que je m'assis dans la bouée et que le bateau démarra, je sus que j'avais commis une grossière erreur.
Marie, elle, riait aux éclats, se laissait griser par les sensations fortes, criait des " Oh la la ! Ça tape sur le cul ! "
En effet. La bouée ne cessait de se soulever et de frapper sur les fesses. Je fus tenté de bondir hors de la bouée jusqu'au bateau en remontant la corde et de forcer le conducteur du bateau d'arrêter. Mais, évidemment, cela trahirait mon identité de super héros, ce qui m'est particulièrement interdit dans un pays étranger. De plus, Marie avait l'air de tellement s'amuser !... Je dus continuer ce "Ringo", en me répétant : " Je suis un bon père, je suis un bon père... "
Je me cramponnai tellement fort à la bouée qu'ensuite, pendant deux heures, mes bras en tremblaient.



Parfois, j'ai l'impression que Proust n'est pas mort, mais qu'il erre, quelque part dans ce labyrinthe qu'est son roman. Je risque de l'y rencontrer, en chair et en os, juste en tournant une page.



Je ne peux m'empêcher de soupçonner que certains lisent ce journal en y sautant les passages où je parle de " La recherche du temps perdu ". Ils ont tort. C'est là que je vis ma véritable aventure.




29 juillet 2010



Je déteste l'air conditionné, sans pouvoir m'en passer, comme un drogué aime et hait sa drogue.


Aujourd'hui, je suis malade, ou simplement abruti de soleil et de chaleur. J'ai mal au cou, au bras droit et je ne cesse de dormir, pendant que les filles regardent " La guerre des étoiles II " - l'épisode V, dans la nouvelle nomenclature.




30 juillet 2010



Plus que trois jours... Des jours qu'on annonce caniculaires. Quoi ? Jusqu'à présent, cette chaleur étouffante, ce n'était pas encore la canicule ?



Par deux fois, il y a eu ici des coupures d'électricité. Les filles râlent, en bonnes occidentales. Moi, je ne peux m'empêcher de ressentir une certaine nostalgie. Cela me rappelle l'Iran...
Je ressens aussi une sympathie, peut-être absurde, envers les employés de la compagnie d'électricité qui doivent gérer un réseau surchargé par les conditionnements d'air, dans une ville balnéaire champignon qui ne cesse de s'étendre, tellement vite que peut-être les infrastructures, électricité, eau, téléphone, ont peine à suivre.



J'ai toujours mal au cou et au bras droit, toujours à cause de ce fichu " Ringo ". Cela me permet de sentir, physiquement, que je suis un bon père. Parce que sinon, avec Marie, je ne fais que des bourdes. Hier soir, au restaurant, un jeune Anglais de plus ou moins son âge la regardait avec des yeux énamourés. C'est un garçon grand, maigre, sans aucun tatouage, un visage harmonieux, le nez fort et droit, un bouc léger, des cheveux châtains blondis par le soleil, et un air très doux. Je le signalai à Marie, avec amusement. Elle me mécomprit. Elle crut que je tentais de la protéger de ce garçon trop concupiscent. Elle me tint tout un discours cinglant sur le fait que je n'avais pas à me mêler de sa vie affective et sexuelle, qu'elle faisait ce qu'elle voulait de son corps, que si (je cite) elle voulait se taper un rosbif, elle se taperait un rosbif, et que ce n'était pas son père qu'elle demanderait si elle pouvait le faire, et quand, et quelle position elle avait le droit de prendre ! Après cela, malgré mes tentatives de réconciliation, elle resta muette et évita mon regard pendant tout le repas.
Sa réaction m'avait d'autant plus désarçonné qu'en fait, pendant tout ce voyage, Marie n'a parlé à aucun garçon, n'a remarqué aucun de ceux qui la regardaient, n'en a regardé elle-même aucun. En tout cas, moi, je n'ai rien décelé.
Ce fut en tout cas un repas presque lugubre. Seule Suzanne parlait, de la Guerre des étoiles, en détaillant les généalogies des personnages avec autant de précision et même de snobisme que le Duc de Guermantes ou Charlus l'auraient fait de leurs propres ancêtres dans " À la recherche du temps perdu ".



J'ai reçu ce matin un SMS effroyable, terrifiant, qui me donne le vertige, de Blandine : " TU ME MANQUES ".



J'ai fini " Le côté des Guermantes ". J'entame " Sodome et Gomorrhe ".




31 août 2010



J'ai encore maigri de deux kilos. Pourtant, je me gave du très bon pain turc, je me ressers trois fois des brochettes, sous le regard un peu effrayé des serveurs, et je termine les salades, les glaces, les pidès et les fruits que ne finissent jamais les filles. Peut-être est-ce la chaleur qui perturbe encore plus mon métabolisme.



Les filles se sont disputées comme des chiffonniers au sujet d'une institutrice qu'elles ont eu toutes les deux, à sept ans de distance, et qui s'appelle, comme le docteur de " La recherche du temps perdu ", Madame Cottard.
- Madame Cottard n'est pas une salope ! hurlait Suzanne en crispant son visage autour de son nez jusqu'à le rendre cramoisi.
- Si ! C'est une sale traînée, Cottard ! répondait Marie.
J'ai eu toutes les peines du monde à les calmer.



On a, j'imagine, beaucoup glosé sur Proust et l'homosexualité. Il est vrai que certaines hésitations, craintes, humiliations du personnage, sont plus logiques et plus compréhensibles si l'on change Gilbertine en Gilbert et Albertine en Albert. Son acceptation presque émerveillée de l'homosexualité, telle qu'il la présente dans " Sodome et Gomorrhe I ", peut sembler étonnante, voire même carrément impossible pour un hétérosexuel dans le début de la vingtaine de cette époque. Parfois, j'ai l'impression que l'auteur décrit un hétérosexuel de la même façon un peu fautive que moi je décrirais un homosexuel dans un de mes livres, c'est-à-dire en tentant de le rendre le plus réaliste possible mais sans pouvoir empêcher que de petites erreurs, de minuscules approximations, démontrent que l'auteur, malgré ses efforts pour prendre le point de vue d'autrui, ne peut s'empêcher néanmoins de rester lui-même.
Mais tout de même : pour moi, " À la recherche du temps perdu " n'est pas un roman à clé, et le narrateur est hétérosexuel et pas un homosexuel caché. Pour moi, ce livre est une fiction et non pas une confession déguisée. Et tous ces décalages dûs au fait que l'auteur était homosexuel alors que son personnage était hétérosexuel, en fait, pour moi, accentuent le charme de ce roman, en est même une des plus grandes beautés. Par exemple, les pages qui analysent l'amour pour Gilberte Swann, puis pour les filles sur la plage, et enfin pour Albertine Simonet, sont tellement détaillées, tellement empreintes de la crainte d'être découvert, qu'elles en deviennent fantasmagoriques et sont peut-être un des rares exemples de littérature fantastique française, mais un exemple caché derrière plusieurs masques superposés.




Premier août 2010



Enfin, le dernier jour. Demain soir, nous partons.



Je ne sais pas exactement pourquoi mais ici, je me suis réveillé en général vers six heures du matin. Ce sont des heures délicieuses, les seules un peu fraîches de la journée, c'est-à-dire qu'il n'y fait que 25° et, quand on a de la chance, un petit vent y souffle.
Vers sept heures, je prends la voiture et j'achète le pain, sur la place communale d'Armutalan, le quartier de Marmaris où nous nous trouvons. Je l'achète toujours dans le même " Supermarket ", c'est-à-dire une petite épicerie bien achalandée. Le propriétaire est un homme grand - c'est-à-dire qu'il à 10 cm de moins que moi -, aussi élégant que peut le permettre le port du short, laconique jusqu'à en sembler sévère, avec une fine moustache qu'on aurait trouvé très élégante en Europe dans les années 50. Après deux semaines, finalement, il m'a demandé d'où je venais. Quand je lui eus répondu la Belgique, il me fit : " I was in Belgium. One day. Then Holland. Five days. " Il avait donc fait un de ces tours express de l'Europe, où l'on photographie tous les paysages parce qu'on n'a pas vraiment le temps de les voir.
Comment cet épicier, habitant et travaillant dans l'épicentre d'une forme de tourisme de masse, a-t-il pu prendre ses vacances dans une autre forme de tourisme de masse ? Comment a-t-il pu être dupe ? Mais peut-être, justement, plus qu'Amsterdam, que les moulins à vent ou que la grand-place de Bruxelles, ce qu'il avait apprécié, dans ce voyage, c'était, en connaisseur, ce tourisme de masse justement, un peu comme ces restaurateurs suroccupés dont le seul loisir, c'est d'être les clients d'autres restaurants que les leurs, moins pour la nourriture que pour y apprécier tout le reste : service, vaisselle, décoration, musique d'ambiance.