1er juin 2010


Célèbre célébré


Les Israéliens ont encore fait les cons...


Ce week-end, c'était le mariage de mon célèbre frère Darius. Un mariage féerique, grâce au cadre, l'ancienne école vétérinaire, grâce à l'âge des mariés, le milieu de la quarantaine, grâce à leurs trois enfants, grâce au temps pourri, qui rendit, bizarrement, les choses plus poétiques.
A. était aussi invitée, ce que je trouve normal. Nous ne cessions de tomber nez à nez. Nous nous faisions de grands sourires forcés, gênés, glacés.
Vers huit heures du soir, à la fin du repas, je fut abordé par une femme. Elle se mit à me parler, à me sourire, à me poser des questions, à rire à mes remarques, pourtant pas toujours très spirituelle. Après une demi-heure, je me rendis compte qu'elle était peut-être en train de me draguer. Elle était certainement jolie mais d'une façon à laquelle je n'étais pas sensible. Parfois, je voyais A., et cela me gênait de parler devant elle à une autre femme, alors que cela n'aurait pas dû.
Cette femme, après toute une série de sujets de conversation, finit par aborder ses problèmes gynécologiques. Je me dis que c'était fichu. Jamais plus nos relations pouvaient devenir intimes. Nous étions devenus deux copines.
Vers 11:30, A. et Suzanne partirent ; à minuit, cette femme m'embrassa vigoureusement sur les deux joues, et me quitta. Moi, je restais bloqué sur place : Marie était en grande conversation, que je n'osais pas interrompre, avec un beau jeune garçon de son âge, sombre, typé (sans doute d'origine iranienne), les yeux sombres, des cils de biche, des cheveux très longs et bouclés. C'était surtout elle qui parlait. Lui l'écoutait avec attention.



9 juin 2010


Mercedes


L'autre jour, j'étais de garde sur un toit, dans le centre de Koekelberg, d'une heure trente du matin à trois heures, avec ce bon vieux Snow Torpedo, un Snow Torpedo excité comme une puce par la Coupe du Monde de football. Je ne l'écoutais plus déblatérer ses analyses extrêmement fouillées et sophistiquées sur les mérites de telle ou telle équipe nationale mais me contentais de hocher régulièrement la tête, sans quitter son regard bleu délavé de mes yeux, et en mangeant les biscuits aux noix, les saucisses ardennaises, les petits sandwiches au gouda jeune et les éclairs au chocolat, qu'il m'avait amené. Ces derniers temps, j'ai encore maigri d'un kilo. Je dois faire attention.
Au milieu d'une explication très compliquée sur les tendons de la jambe droite d'un des attaquants nigériens, le regard de Snow Torpedo vit quelque chose que moi je ne voyais pas - il a une vision télescopique. Il clama :
- Là ! Quelqu'un a besoin de notre aide !
Avant que j'ai eu le temps de réagir, ne fut-ce que de lui poser une question, il se laissait glisser sur le mur de l'immeuble, puis courait à 62 km/h jusqu'à une petite rue, à deux blocs de notre poste d'observation. Je le suivis en faisant cinq bonds successifs.
Snow Torpedo s'arrêta devant une Mercedes garée en double file, avec le capot ouvert. Le propriétaire de la voiture, un petit homme râblé et chauve aux costume trois-pièces sombre et au pardessus trop long pour lui, nous tournait le dos, penché sur son moteur.
- Vous avez un problème ? demanda Snow Torpedo de sa voix grinçante, rude et pleine d'enthousiasme. Le petit homme sursauta. Il nous regarda tour à tour, en tentant de reprendre sa respiration : c'est toujours surprenant, à une heure cinquante-sept du matin, l'apparition soudaine de deux adultes en costumes excto-matelassés par des fibres micro-croisées, l'un bleu clair, l'autre bleu roi avec des étoiles jaunes.
Snow Torpedo décida de prendre les choses en main. Il bouscula un peu le petit homme pour se placer lui-même devant la Mercedes :
- Un problème de moteur, je présume ?
- J'ai appelé Touring Secours, répondit d'une toute petite voix voîlée le petit homme.
- Vous les avez appelés il y a longtemps ?
- Il y a 10 minutes...
- Tant mieux !
Ne me demandez pas ce que signifiait exactement ce " Tant mieux ! " A ma grande peur et à la stupéfaction du petit homme en costume trois-pièces, avec l'air du professionnel sûr de lui, Snow Torpedo plongea ses mains dans le moteur fumant. Au bout de quatre gestes et en moins de dix secondes, il fit jaillir un jet d'huile brûlant qui s'éleva jusqu'à deux mètres de haut, sans, heureusement, ne blesser personne en retombant au sol.
L'employé de Touring Secours, qui arriva juste après, engueula Snow Torpedo, engueula le client, m'engueula moi, engueula les deux agents de police dépêchés sur les lieux, nous accusant tous de concurrence déloyale et d'incompétence. Nous nous sommes retrouvés, Snow Torpedo et moi, dans l'antenne de la police locale la plus proche, à faire une déposition commune qu'il fallut ensuite dater, parapher, signer et contresigner, sur sept exemplaires - l'administration est toujours plus compliquée, pour les zups.
Le lendemain matin, je téléphonais à Skydancer Woman, qui s'occupe, à Bruxelles, des horaires et des affectations. Je lui demandais de ne plus me mettre de garde avec Snow Torpedo. Elle me répondit sèchement que c'était tout à fait impossible.



On parle souvent de " la phrase proustienne ". On sous-entend, alors, simplement, une phrase longue.
Dans " À la recherche du temps perdu ", certaines (rares) phrases sont courtes. Elles le sont quand Proust n'a, là, pour une fois, rien de complexe à exprimer. Car ses longues phrases ne sont pas une affectation ou un effet de style, comme chez les écrivains qui sont ses disciples, par exemple les géniaux Jean Rouaud ou Pierre Michon. Ces deux derniers écrivains, et d'autres, moins talentueux, écrivent parfois dans ce que j'appellerais du " Proust spaghetti ", c'est-à-dire des phrases longues très conscientes d'être longues, en références ironiques aux phrases de Proust, tout comme les westerns spaghettis étaient un démarquage ironique des westerns hollywoodiens.
En fait, c'est moins la phrase de Proust qui est longue et complexe, que ce qu'il y exprime, que ses descriptions de sentiments entrechevetré, de sensations, de lieux, de nuances infimes du jeu social.
Proust n'est pas vraiment un styliste, comme Céline ou Queneau. On pourrait même dire que, paradoxalement, ce n'est pas vraiment un romancier, mais plutôt un essayiste, qui commente et analyse avec une finesse vertigineuse une courte nouvelle de quelques pages, et, par ces commentaires et analyses, la gonfle jusqu'à en faire un ouvrage de sept tômes, couvrant plusieurs milliers de pages.



Israël = caca !


(Ce sous-titre n'est pas de moi. C'est juste le slogan anti-israélien le plus idiot et le plus rigolo que j'ai jamais vu tagué sur un mur.)


À propos des bateaux d'aide humanitaires violemment arraisonnés dans les eaux internationales, j'ai lu dans un journal : " Jamais la réputation de l'État hébreu a été aussi basse. "
Cela m'étonne : ah bon ? Cette réputation avait été haute, à un moment donné ? Peut-être dans les années 60, en Europe et aux États-Unis, ou début des années 50, dans le bloc soviétique. Mais sinon, je crains qu'Israël soit et a toujours été le pays démocratique avec la réputation la plus exécrable dans le monde entier. En partie pour de bonnes raisons. En partie pour de mauvaises. Ou en tout cas, s'il existe des raisons suffisantes pour que ce soit un pays décrié ou critiqué, elles ne sont pas suffisante pour que cela devienne une sorte de Satan démoniaque.
Deux mises au point :
Mon père est juif mais je ne suis pas sioniste. Pour être sioniste, il faut croire à l'État-Nation. Il faut y croire avec passion, conviction, d'une manière quasi religieuse. Et je n'y crois pas.
Je ne crois pas non plus que, comme l'affirmait la théorie sioniste du XIXe siècle, Israël soit la solution contre l'antisémitisme. Au contraire, ce pays suscite un nouvel antisémitisme ou, tout au moins, permet à d'anciens courants antisémites de changer de visage, de porter des vêtements plus neufs et plus acceptables.
Je ne me " reconnaîs " pas en Israël. Je ne trouve pas ce pays, pas plus que tout autre pays, absolument nécessaire.
(Mais je suis né un peu moins de vingt ans après la deuxième guerre mondiale. Je n'ai pas personnellement connu d'antisémitisme, ni de pogroms, ni d'extermination. Si cela avait été le cas, ma position aurait été sans doute tout à fait différente. Pour mes grands-parents, l'image d'une armée juive était une consolation et un réconfort. À moi, elle ne fait ni chaud, ni froid. Pour moi, ce sont juste des soldats, qui s'avèrent être juifs.)
Deuxième point : Israël peut et doit être critiqué, sur beaucoup d'aspects, politiques, mais aussi sociaux et économiques. Les palestiniens ont aussi le droit de croire à l'État-nation, puisque c'est à la mode, et donc ont droit à un État, etc.
Mais les Kurdes aussi. Pourtant, on assiste qu'à peu de manifestations de sympathie en faveur des Kurdes, en Occident, alors qu'ils ont été ou sont toujours brimés, persécutés, parfois massacrés, dans quatre pays différents.
La situation des Palestiniens, en particulier dans la bande de Gaza, est exécrable, mais il existe beaucoup de populations dans la région dont la situation est similaire, voire pire, par exemple au Yémen.
Alors pourquoi se focalise-t-on autant sur les Palestiniens et les Israéliens ? Il y a plusieurs réponses à cela, dont il faut être conscient, quand on parle du Moyen-Orient :


Anticolonialisme

Beaucoup de juifs et d'Israéliens, en lisant ce mot, " colonialisme ", appliqué à Israël, vont bondir. Alors que pour des Palestiniens, ce mot semble tout à fait normal.
Ce qui montre bien la nature du problème, quand on l'envisage du point de vue du colonialisme : les Israéliens sont des colonialistes occidentaux, mais n'en n'ont aucune conscience. Ils sont même incapables d'en avoir conscience. Objectivement, ils le sont ; subjectivement, ils ne le sont pas.
Tout d'abord parce qu'ils ne se considèrent pas comme occidentaux, même ceux de la première génération, qui étaient pourtant nés en Amérique du Nord ou en Europe, mais qui à cause de l'antisémitisme plus ou moins virulent qu'ils ont dû subir là-bas, se considéraient surtout juifs.
S'ils ne peuvent pas se voir colonialistes, c'est surtout parce que la religion juive les en empêche.
Cette religion est très localisée, c'est même une des religions les plus localisés qui soit, centrée sur le temple de Jérusalem, sur le Royaume de Judée, etc. En détruisant le temple, les Romains étaient à peu près sûrs de tuer cette religion. Mais au contraire, elle se renouvela complètement, pour devenir exportable. L'ordre des rabbins fut créé, et remplaça celui des prêtres du temple. La Loi Orale, c'est-à-dire le commentaire oral de la Bible, fut écrit et gelé dans le Talmud. Les juifs vécurent, à partir de là, le plus possible, comme à l'époque du temple, dans le souvenir incessant du temple et, après la dispersion dans la diaspora et les conversions de populations au judaïsme, dans le souvenir de la terre d'Israël.
Pour un juif religieux du XIXe siècle, Israël avait été quitté il y a deux mille ans et en même temps avait été quitté la veille. L'espoir d'un retour en Israël était messianique et en même temps concret. Cet attachement et ce lien avec la terre d'Israël était tellement fort et ancré dans cette religion, qu'elle est même un des éléments qui perduraient quand des juifs, à partir du XVIIIe siècle, ont commencé à s'assimiler, à cesser de pratiquer la religion et à se définir comme juifs laïcs.
Au début du mouvement sioniste politique, l'étrange idéologue Théodore Herzl désirait une terre pour les juifs mais pas particulièrement en Palestine. Il fut question de territoire aux États-Unis ou en Ouganda. Mais dès le septième congrès sioniste, en 1905, le choix se porta exclusivement sur la Palestine. La plupart des membres de ce congrès étaient pourtant des juifs assimilés, laïcs, ou peu religieux. Néanmoins, ils étaient habités par ce lien absurde, irrépressible, avec cette terre d'Israël où la plupart n'avaient mis le pied et qu'ils ne parvenaient même pas à vraiment imaginer.
Cet attachement à Israël était une bombe à retardement, très efficace, amorcée après la destruction du second temple, et qui a explosé, au début du XXe siècle, dans la gueule des Palestiniens.
Un blanc d'Afrique du Sud, un protestant irlandais ou même un Américain qui ne soit pas d'origine amérindienne, sait qu'il est issu d'un processus colonial. Il sait que ses ancêtres ont pris la terre d'autrui. Un Israélien a juste l'impression d'avoir récupéré sa terre à autrui. Cette impression peut être prouvée fausse. Mais il faut quand même se rendre compte que cette impression, même fausse, est ancré profondément chez les Israéliens, que ce sont des colonisateurs qui n'ont aucune conscience d'être colonisateurs. Leur opposer une idéologie anticoloniale bien-pensante de gauche est particulièrement peu efficace.
Pourtant, ce colonialisme existe bel et bien. Pour preuve, les dérives actuelles de ce colonialisme, qui pousse des Israéliens en général religieux, à continuer à coloniser, encore et encore, dans les territoires occupés. C'est un non-sens diplomatique ; cela rend la paix sinon impossible, tout au moins très difficile ; mais les arguments de la raison n'empêchent pas ces idiots de s'implanter dans des terres en général arides, poussés par un sionisme religieux, mais aussi, mais surtout, par colonialisme.
D'un autre côté, même si les Israéliens sont objectivement des colonialistes, que faut-il faire ? Est-il réellement envisageable de faire décamper cinq millions un et demi de personnes surarmées et surdiplômées ? Comment les en convaincre ou les en forcer ? Quel pays les accepterait ? Certaines Israéliens sont là depuis cinq générations. En quoi les déraciner serait plus moral que de déraciner les palestiniens ? Ne serait-ce résoudre une injustice par une autre injustice ?
De plus, l'exemple du Zimbabwe l'a bien montré : chasser d'anciens colons appauvrit un pays. En l'occurence, dans le cas d'Israël, en chasser les juifs appauvrisseraient tout le Proche-Orient. Israël, à terme, est peut-être la seule chance de cette région pour sortir de son marasme politique, sociale et économique. Quand la paix sera instaurée (dans 10 ans ? 100 ans ? 200 ans ? 1000 ans ?), Israël, avec ses médecins surnuméraires, ses entreprises high-tech, ses laboratoires de recherche de pointe, sera, peut-être, le fer de lance d'un Proche-Orient développé et prospère.



Propagande des pays arabes


À son corps défendant, Israël permet aux pays arabes et musulmans de déflecter vers lui une partie de la révolte et de la critique à leur égard. Ces pays sont rarement des démocraties, et sont souvent corrompus dans des proportions qui en comparaison font de l'Italie un pays rigoriste. Ces pays gaspillent l'argent du pétrole ou le dépensent dans la spéculation et pas dans l'éducation, ou la recherche, ou le travail social. Ces pays ont la chance d'avoir un ennemi qui leur permet de cacher en partie tout cela aux yeux de leur propre population, ainsi qu'aux yeux de l'opinion mondiale. Cela permet même, dans le cas de la Jordanie ou du Liban, de faire oublier les extractions et massacres qu'ils ont eux-mêmes infligés aux Palestiniens.
Décrit aussi simplement, ce stratagème peut sembler simpliste et peu crédible. Mais savez-vous que si la Turquie envoie des activistes à Gaza et ensuite critique (avec raison) l'abordage meurtrier des militaires Israéliens, en même temps, ce pays effectue des opérations militaires dans leur Kurdistan ? Si c'est une coïncidence, elle est fort bienvenue, fort pratique, pour les autorités et l'armée turque.
Cette manoeuvre de déflection fonctionne, évidemment, particulièrement bien auprès des populations arabes et musulmanes, qui sont, à priori, solidaires des palestiniens.


Solidarité arabe et musulmane

Cette solidarité peut être d'abord purement religieuse. Les juifs souilleraient par leur présence la terre sacrée de Jérusalem et de Palestine, et devraient en être chassé, voire au besoin exterminés.
Vous n'imaginez pas l'étendue de mon mépris devant ce genre de préjugés, le même mépris que je ressens envers les dangereux illuminés juifs qui veulent détruire le dôme du Rocher et le remplacer par le troisième temple. C'est juste un racisme crasse, déguisé en sentiment religieux.
Mais même sans sentiment religieux, beaucoup d'Arabes et de musulmans se sentent solidaires envers les palestiniens.
Oublions le fait que cette solidarité ne se manifeste pas de manière aussi efficace envers les Yéménites, les Kurdes, les Soudanais, les prisonniers politiques tunisiens, marocains, algériensenregistrer sa, etc. Écartons aussi le fait que pour le monde arabe, Israël, c'est la dernière colonie occidentale de la région - nous en avons parlé plus haut. Concentrons-nous sur cette solidarité entre peuples ayant des points communs, cette identification presque automatique des musulmans envers les Palestiniens, comparable à l'identification des habitants d'un pays envers son équipe de football. Cette solidarité serait due à une communauté de culture et d'identité. Puisqu'ils ont des points en commun, dès lors, ils sont solidaires.
Mais que sont ces quelques points communs, à côté de liens familiaux ?
Cette solidarité automatique des musulmans envers les Palestiniens impliquerait donc une solidarité encore plus automatique et encore plus forte des juifs envers Israël : le juif le plus progressif, le plus à gauche, le plus proche de palestiniens, le plus a-sioniste ou même le plus antisioniste, a souvent de la famille en Israël !
Cela est évidemment tout aussi vrai des Palestiniens vivants en dehors de Palestine.
Chaque famille de la diaspora palestinienne a des membres de leur famille blessés ou morts dans les territoires occupés, dans la bande de Gaza, dans les massacres libanais, à Sabrah et Chatillah, pendant le Septembre noir, ou pendant la Naqba, etc. Leur solidarité avec le peuple palestinien en Palestine est élevée.
Même s'il y a beaucoup moins de morts et beaucoup moins de blessés du côté Israélien, néanmoins, chaque famille juive compte ne fut-ce qu'un cousin éloigné Israéliens, blessé ou tué violemment.
Les Palestiniens et les Israéliens ne l'avouent pas souvent, mais ils se ressemblent beaucoup. Entre autres points communs, ces deux peuples demandent de leur diaspora un support sans questionnement. Les Palestiniens devraient tous suivre la ligne de l'OLP et du Hamas, et les juifs celle du gouvernement élu en Israël et son armée, sans poser de questions, sans critique, comme les communistes staliniens suivaient la ligne de Moscou.
C'est idiot et contre-productif. Les arguments pour empêcher les juifs hors d'Israël et les Palestiniens hors de Palestine de critiquer les uns Israël, les autres la Palestine, sont justement les arguments qui font qu'ils doivent les critiquer et qu'en fait ils sont dans les conditions idéales pour le faire.
Ils sont loin d'Israël ou de Palestine, ne vivent pas tout le temps sur place ? Ils ont justement plus de distance que ceux qui se sont nez à nez avec la situation.
Ils ne souffrent pas au jour le jour de la situation ? Leur avis est donc plus dépassionné, plus raisonnable.
Ils ont choisi de fuir, de ne pas vivre là-bas, de ne pas affronter la situation et risquer d'y perdre leur vie ? Ils en ont démontré ainsi leur clairvoyance, leur intelligence, et de personnes si clairvoyantes, si intelligentes, on ne peut qu'écouter les critiques.
Aucune solidarité ne devrait être automatique, sans condition.
Les juifs hors d'Israël peuvent et doivent critiquer le gouvernement Israéliens et sa politique ; les Palestiniens hors de Palestine peuvent et doivent critiquer les dérives du Hamas et de l'OLP ; et les Arabes et les musulmans en général doivent comprendre que les Palestiniens ne sont pas une équipe de football, et surtout pas leur équipe de football.


Démocratie

Israël est une démocratie qui se conduit régulièrement de façon indigne d'une démocratie. Et ce pays peut être critiqué à ce titre, comme on critique, par exemple, les États-Unis, pour leur politique extérieure ou la peine de mort. Mais, comme l'expliquait brillamment le brillant Zeev Sternheel, la démocratie n'est pas une valeur aux yeux des Israéliens ; c'est un système.
Ben Gourion et sa bande de joyeux socialistes auraient sans doute préféré un pays qui n'aurait été qu'un grand kibboutz, une république socialiste autoritaire. Mais la création de l'État d'Israël fut suivie par une mini-guerre civile de deux jours, entre les forces paramilitaires de gauche (majoritaires) et celles de droites (à l'époque très minoritaires). Pour parvenir à un accord avec la droite et avec Menahem Begin, Ben Gourion lui a offert non pas une partie du pouvoir, mais juste l'espoir d'une partie du pouvoir. Fut créée la Knesset Israélienne, un système politique très démocratique, très comparable à celui qui sévit en Belgique, avec les mêmes avantages et les mêmes inconvénients : en Israël comme en Belgique, on est obligé de gouverner par coalition, ce qui est un piège pour les partis politiques aux opinions très tranchées, ce qui amollit la politique et l'enlaidit irrémédiablement, et ce qui n'aide pas les Israéliens à croire en la démocratie. Ils l'acceptent à contrecoeur, comme un mal nécessaire, comme " le moins mauvais régime possible ". Mais pour eux, ce n'est pas une valeur.
Ils acceptent très bien que l'État ou l'armée commette des actes non démocratiques ou antidémocratiques, comme la torture, les assassinats ciblés, la purification ethnique, l'occupation militaire, les bombardements de civils, etc., dès qu'ils estiment que la sécurité de l'État ou que la vie d'Israéliens est en jeu. Brandir la démocratie comme une valeur, pour critiquer Israël, ne fonctionne donc pas très bien, ni pour une majorité de la population Israélienne, ni même pour la Cours Suprême de l'État d'Israël.
On peut critiquer au nom d'une valeur, mais pas au nom d'un système.


Antisémitisme

L'antisémitisme est une composante de l'Occident. Les Occidentaux n'aiment ni les juifs, ni les tziganes. Mais depuis la Shoah, l'antisémitisme est devenu un tabou, au moins en Europe de l'ouest et aux États-Unis. Être antisioniste peut permettre d'exprimer, la conscience tranquille, cet antisémitisme. L'antisémitisme est une dérive possible de l'antisionisme. Par exemple, un exemple caricatural et donc très clair : le " comique " Dieudonné.
Les juifs en général et les Israéliens en particulier se braquent dès qu'ils soupçonnent ne fut-ce qu'une pointe d'antisémitisme. Cet antisémitisme, même larvé, même parcellaire, même inconscient, est immédiatement sensible pour un juif. Cet antisémitisme conforte les Israéliens dans un sentiment de persécution, dans une mentalité de ghetto.
Il peut paraître étrange que les habitants de ce pays surarmé et beaucoup plus puissant, tant militairement qu'économiquement, que les autres pays de la région, ait une telle impression de persécution. C'est dû, en partie, à son passé de pays plusieurs fois attaqué sur plusieurs fronts en même temps (même si ce n'est plus arrivé depuis 1973), à son passé plus récent de pays frappé régulièrement par le terrorisme, mais aussi aux dangers quand même crédibles d'holocauste atomique iranien, le gouvernement iranien étant religieux et donc capable de n'importe quelle connerie.
Mais surtout, c'est dû à la population Israélienne : à la création de l'État d'Israël, cette population était constituée par un quart de rescapés des camps. Les psychologues s'accordent pour dire qu'un traumatisme aussi profond que la Shoah met au moins deux à trois générations pour s'atténuer, je dis bien s'atténuer, et pas encore se résorber. Un pays créé avec un quart de traumatisés profonds ne peut que reproduire ce traumatisme, que le faire perdurer. Beaucoup d'Israéliens ont donc peur, et leur peur n'a pas toujours de contours, ni d'objets. Mais dès qu'on leur offre un contour ou un objet, ils s'en saisissent pour que puisse s'incarner cette peur, pour qu'elle soit, enfin, réelle. Cet objet peut très bien être l'antisémitisme, même larvé, même inconscient, de gentils gauchistes mous européens.
Évidemment tous les antisionistes, tous les pro-palestiniens, ne sont pas antisémites. Mais l'antisémitisme les guette. C'est un travers dans lequel ils peuvent tomber, parfois sans même s'en rendre compte. Ils doivent s'en méfier, s'en détacher. Sinon, ils sont automatiquement décrédibilisés et n'ont plus aucun poids. Ils ne peuvent en rien changer la situation. Tout ce qu'ils font, c'est gesticuler dans leur coin.


Une bonne histoire

Ce qui ennuie les Israéliens, c'est moins le fait qu'on les critique, que simplement le fait qu'on parle si souvent d'eux. Ils ont raison : il est rare qu'un journal, électronique, sur papier, radiophonique ou télévisuel, où que ce soit dans le monde, ne mentionne pas à un moment ou l'autre Israël, souvent conjointement à son frère ennemi, la Palestine.
Les Israéliens affirment que si on leur lâchait les baskets médiatiquement pendant un assez long laps de temps, la situation se résonnerait d'elle-même. Mais c'est quasiment impossible de leur lâcher les baskets: Israël est une des histoires les plus passionnantes qui se déroulent dans le monde, de nos jours. S'y retrouvent exacerbés tous les grands thèmes dramatiques qui fondent un récit efficace. Les dernières épisodes, l'abordage des bateaux pour Gaza par des militaires surarmés, dépasse tout ce qu'aurait pu inventer un scénariste hollywoodien. On pourrait d'ailleurs créer une série télévisée, appelée " Israël / Palestine ", ou l'inverse, qui se contenterait de suivre semaine après semaine l'évolution de la politique israélienne et palestinienne. Ça risquerait d'être beaucoup plus trépidant que " 24 heures chrono ", et, au moins, cela ne s'essoufflerait pas après trois saisons.
La raison pour laquelle la politique, en Belgique, ces derniers jours, est devenue si intéressante, c'est parce qu'elle reprend des schémas israëlo-palestiniens. Bart De Wever est un sioniste de droite ; les wallons sont les palestiniens ; Bruxelles, c'est Jérusalem.
Nous devrions peut-être faire des provisions de pierres. L'intifada va peut-être commencer.



Léo


J'ai récemment fait lire deux de mes textes, un scénario et un monologue théâtral, à la petite, la ronde, la blonde, l'élégante et la jolie comme une poupée de porcelaine, Anne Paulicévitch, une de mes coscénaristes attitrées, et accessoirement la compagne de Frédéric Fonteyne. Nous nous sommes ensuite rencontrés au Tea for two, pour en discuter. Elle a pris une salade et un thé vert japonais, et moi deux quiches, un rissoto, une demi-douzaine de scones et trois parts de gâteau, le tout accompagné d'un Easy-Pot puer noir et d'un thé vert vietnamien.
Elle critiqua, de sa façon toujours très délicate et très intelligente, le scénario, que j'avais déjà réécrit en grande partie et que je devais, donc, encore, une fois de plus, réécrire de fond en comble. Par contre, pour le monologue, qui n'en est pourtant qu'à sa première version, elle n'avait que trois critiques, tout à fait fondées, mais des critiques de détails. Comme je l'avais soupçonné en terminant ce texte, je l'avais presque réussi le premier coup. Cela m'est déjà arrivé, quelquefois dans ma carrière, par exemple pour " Une liaison pornographique ".
J'avais eu la grâce.
Ce monologue s'appelle " Léopold II ". Il est destiné à Dieudonné Kabongo, qui jouerait, donc, Léopold II.
J'ai l'impression, très subjective, d'avoir été honnête avec ce personnage, de lui avoir permis de s'exprimer. Mais il est probable que de vieux royalistes soient choqués par ce monologue.
Je pensais alors à la médaille de l'ordre de Léopold II, une décoration honorifique que l'on donne, parfois, aux écrivains en Belgique. Hugo Claus en tout cas l'avait reçue. Et je me rendis compte que si un monologue pareil était joué, jamais plus je ne pourrai recevoir cette médaille.
Je me précipitai donc à la Communauté Française, (boulevard Léopold II justement), me rendit au département Culture, poussai une pointe jusqu'au Service des lettres, et là, surgis dans le bureau de M. Jean-Louis Oumers, le sympathique patron des écrivains belges francophones. Il était en conversation téléphonique avec un ministre ou l'autre, mais je l'interrompis en faisant des grands gestes de mes longs bras. Il raccrocha. De sa voix sucré et susurrante, en tendant vers moi sa petite bouche luisante, son visage rond et replet passant par toutes les nuances de rouge que pouvait prendre une peau humaine, il me demanda :
- Qu'y a-t-il ?
Je lui expliquais donc que si on voulait me décorer de la médaille de l'ordre de Léopold II, il fallait le faire au plus vite, de préférence dans la semaine, parce que bientôt, à cause de mon monologue pour Dieudonné Kabongo, cela ne serait plus possible !...
Jean-Louis Oumers est plutôt quelqu'un de difficile à étonner. Il est plutôt disert ; certains le qualifient même de bavard. Mais là, il resta coi. Il ne dit pas un mot. Il me regardait avec un air ahuri et fixe. Pendant cinq minutes, je tentai d'en tirer encore un mot, puis j'abandonnai et partis.



La femme qui m'avait parlé pendant le mariage de mon frère m'a téléphoné. Elle m'a fixé un rendez-vous, demain soir, pour boire un verre. Je n'ai pas réussi à refuser.
Je suis terrorisé.



15 juin 2010


Blandine



Ca y est. La Belgique est fichue. Les élections en ont fait un pays impossible : du côté flamand, le grand vainqueur c'est onze lieve vriend Bart De Wever et les nationalistes de la NVA ; du côté francophone, le vieux et gras et corrompu Parti Socialiste d'Elio Di Rupo !...
Maintenant, pour former un gouvernement, se retrouvent face-à-face deux partis aux idées à l'extrême l'un de l'autre, et deux hommes qui n'ont en commun que l'intelligence et la roublardise. On peut être inquiet. Je crois qu'il faudrait créer des caches d'armes et des filières pour sortir des gens de Flandre, voire de Bruxelles. C'est prématuré et paranoïaque, si la NVA s'avère attachée, coûte que coûte, à la démocratie ; c'est un peu trop tard, si la NVA reste attachée, coûte que coûte, au nationalisme flamand.
Pour l'instant, nous allons assister au combat de deux serpents froids.
Oui, on peut être inquiet. D'un autre côté, là, pour la première fois, la politique belge devient spectaculaire ! Bien plus intéressante que la coupe du monde de football !...



Une erreur et un contresens que font beaucoup de politiciens flamands : ils rappellent que les politiciens flamands avaient proposé le bilinguisme de tout le pays dans les années 50 et 60. Ils affirment que si les francophones avaient alors accepté cette proposition, toute la population serait aujourd'hui bilingue, et il y aurait beaucoup moins de problèmes. C'est vrai : il y aurait beaucoup moins de problèmes, mais c'est parce que la population aurait été alors sans doute entièrement francophone. Le flamand aurait été éradiqué. Toute la population aurait étudié le flamand à l'école comme les francophones l'étudient aujourd'hui à Bruxelles, c'est-à-dire sans l'apprendre, comme une langue morte qu'on oublie le lendemain des examens. Le français a une telle force, une telle rage colonialiste, qu'en 40,50 ans, elle n'aurait fait qu'une bouchée du flamand.
Paradoxalement, c'est le refus intransigeant des dirigeants francophones de l'époque qui a épargné le flamand, qui en a même fait cette langue d'une culture riche et vivace, qu'elle est devenue aujourd'hui.
Rappelons-le, tout de même : le régionalisme n'est pas, à l'origine, une idée flamande de droite, mais une idée wallonne de gauche. Après les grèves de 60, qui furent beaucoup moins suivies du côté flamand que du côté wallon, le syndicaliste André Renard conceva la régionalisation, pour que la révolution socialiste, le Grand Soir, puisse avoir lieu en Wallonie sans être freiné par la Flandre, plus catholique et plus réactionnaire.
Son idéologie crétine ravage encore ce pays, 50 ans après sa mort.



J'ai bu un verre avec la femme que j'avais rencontrée au mariage de mon célèbre frère Darius. Elle porte le nom de Blandine, un prénom délicieusement désuet et pour moi intimidant. Je me suis rendu compte qu'elle était en fait très charmante. Mais elle ne parvient pas à me charmer. Elle m'angoisse. Je le cache, tant bien que mal. Je me force à lui sourire, à lui répondre, et de temps en temps tenter de la faire rire. Parfois, j'y réussis.
Nous avons pris un autre rendez-vous, pour un repas, un de ces soirs.



20 juin 2010


J'ai eu une longue conversation, hier soir, avec Marie, une conversation un peu absurde : je tentais de nouveau de lui faire parler de ses craintes, de ses désirs, de ces problèmes ; elle ne me répondait de nouveau que par de la politique.
Elle est de nouveau très angoissée, cette fois-ci par l'éclatement possible de la Belgique. Je lui demandais pourquoi cela ne l'effrayait autant, elle qui ne l'avait pas elle-même créée, cette Belgique, n'avait jamais dû non plus se battre pour la Belgique, n'avait même reçu aucune éducation patriotique - qui, en Belgique, reçoit encore une éducation patriotique ?
Marie ne me répondit que par des " Ouais ", des " Bon ", c'est " J'sais pas ", qu'elle accompagnait chaque fois d'un haussement d'épaules, en prenant son très joli air boudeur.
Une idée me frappa:
- Le divorce de la Belgique, ça te rappelle peut-être trop le divorce des parents ?
Pour une fois, je réussis à étonner Marie. Très vite, elle reprit son air blasé habituel, haussa les épaules et les yeux, ferma sa bouche et la rendit boudeuse :
- T'es trop bête, papa.
- On n'insulte pas son père !
- Je ne t'insulte pas. Je te décris.


Depuis une semaine, j'ai des acouphènes. Je n'en avais plus eu depuis les concerts de Jethro Tull et de Mike Olfield, a Forest-National, début des années 80. Et dans ces deux cas, cela avait disparu le matin suivant. Là, ça dure depuis une semaine, 24 heures sur 24. Parfois, ça se réduit à un bruissement, qui me gênerait un peu si j'étais en train de mixer un film mais qui, là, est tout à fait supportable. En général, c'est plutôt un sifflement, qui lentement augmente, puis descend de volume. C'est encore assez bénin : je suis très loin des maux de tête et des difficultés à écouter les conversations, qu'éprouvent certaines personnes affectées, autour de moi, par les acouphènes. Le bruit d'un moteur d'avion ou de voitures les couvrent. Je parviens à les oublier pendant des heures de suite, si je parle à des gens, si je m'amuse, s'il y a de la musique d'ambiance. Quand je suis seul, les acouphènes m'accompagnent. En fait, je ne suis plus jamais vraiment seul.
J'ai toujours cherché la solitude puis, l'ayant trouvée, elle m'a toujours terrifié. Là, elle est beaucoup moins terrifiante. Si ces acouphènes s'arrêteraient, je serai soulagé mais en même temps j'aurais perdu quelque chose.
Je ne connais pas la cause de ces acouphènes. C'est peut-être une maladie professionnelle, dûe au casque (pourtant très léger) que j'utilise pour dicter, ou à mes activités de super-héros. C'est un fait peu connu, mais les zups sont frappés par toutes sortes de maladies professionnelles. Tous ces super pouvoirs, leurs combinaisons high-tech qui leur permettent d'accomplir des actes surhumains, cela peut tirer leurs corps hors de ses limites et leur occasionner un stress intense. Vers 40 ans, la plupart des zups ont l'un ou l'autre problème de santé. Vers 50 ans, ils sont en général forcés d'arrêter leurs activités. Moi, en fait, jusqu'ici, j'ai été bien loti.
Peut-être, dans mon cas, les acouphènes sont dûs aux bonds rétro-propulsés. Ça détruit peut-être mon oreille interne. Je devrais voir un médecin, ou un O.R.L., ou un ostéopathe, ou un acupuncteur, ou un sophrologue, ou un shaman. Je ne parviens pas à me décider.



Barcelona !...


Je suis resté un peu plus de 24 heures à Barcelone, pour assister à la première de la production espagnole de " Une liaison pornographique ". Le comédien et la comédienne étaient tombé amoureux l'un de l'autre pendant les répétitions, parallèlement à l'histoire d'amour qu'ils jouaient sur scène. Ils avaient chacun quitté leurs conjoints respectifs, pour devenir un couple.
Je peux parler de cela ici, dans ce journal ; les tabloïdes espagnols en ont déjà fait leur première page : la comédienne est par ailleurs une actrice de télévision très connue, et son ex-mari était, apparemment, une star. Il y avait des paparazzis à la première.


Ce samedi, je suis allée avec les filles à Durbuy, pour l'anniversaire de mon père, un anniversaire pluvieux et sympathique - la pluie rend décidément les fêtes sympathiques, poétiques, improbables.
Mon père était tout content, tout sourire, se promenant entre ses deux familles - la sienne, et celle de sa femme, des Hollandais en général massifs et pour la plupart en combinaison de moto.
À la fin de la journée, mon père prononça un discours bilingue. Son hypersensibilité habituelle lui donna les larmes aux yeux. Il vacillait du haut de ses 2 m 10. Sa longue tête aux cheveux blancs brillants oscillant dans l'air. Sa longue moustache ne cessant de remonter puis de redescendre au rythme de ses phrases.


Hier, invité par Geneviève Damas, j'ai rencontré une classe de quatrième secondaire, dans une école de " discrimination positive ", dont près de la moitié étaient d'origine maghrébine.
Ils préparaient une représentation scolaire du début de la première partie de " Le village oublié d'au-delà des montagnes " et, à mon grand étonnement, avaient vu le DVD de " Irina Palm ".
Je m'étais perdu sur le chemin et étais arrivé avec cinq minutes de retard. Ce laps de temps fut suffisant pour qu'ils croient que je n'allais pas venir, parce qu'" ils n'en valaient pas la peine " !...
Cette image déplorable d'eux-mêmes me révolte. Ils se soumettent au déterminisme social dans laquelle veut les cantonner la pensée gauchiste ambiante. L'analyse de la société en strates, en classes, la prédominance du milieu sur toutes les autres influences possibles, toute cette idéologie poussiven empêche l'éclosion, chez ces élèves, de la volonté personnelle.
Un être humain est le fruit de son hérédité, certes, de son milieu, certes, mais il est aussi le fruit de sa volonté personnelle. Et la mission première des écoles, c'est de faire éclore et de faire grandir cette volonté personnelle !...
Mais non ! L'école, dans ce pays, abrutie d'idéologie socialisante de bazar, c'est tout le contraire. L'école, ici, abandonne des élèves sur le côté de la route, car ils n'en valent plus la peine, car ils sont, soi-disant, à jamais marqués par leur milieu.
Pourtant, on a souvent vu des gens issus du même milieu, qui prenaient des chemins opposés les uns des autres. Le frère de Marc Dutroux n'est pas devenu pédophile ; il s'est suicidé. Ils ont tous les deux ont réagi à leur milieu sans doute déplorable mais la volonté propre de chacun les a fait agir de façon très différente.
Rien ne me révolte plus que cette impression qu'ont certaines personnes, surtout jeunes, d'être condamné par leurs origines ethniques ou sociales. Et dans ce genre de situation, souvent, je me demande : là, que ferait, que dirait le Docteur ?
Comme je ne pouvais pas assister à la représentation de leur spectacle, j'ai écrit cette lettre, à ces élèves :



Chers élèves,


J'aurais vraiment voulu assister à votre spectacle ce soir. Mais j'ai un ami très cher, qui vit à Singapour, et que je ne peux voir donc qu'une fois tous les deux ans. Sa visite tombe, cette fois-ci, malheureusement, ce jeudi !...
Ne croyez pas que je me défile. J'aurais vraiment voulu vous voir jouer cette pièce. Pas pour le texte. Je connais déjà bien cette histoire. Mais pour vous. Cela m'attriste de ne pas pouvoir vous regarder jouer.
Quelque chose m'attriste encore plus : vous aviez cru que je ne viendrais pas vous rencontrer lundi passé. Parce que, soi-disant, vous n'en valiez pas la peine. Parce que vous êtes dans une " école poubelle "...
Pour qui me prenez-vous ? Mais surtout, pour qui vous prenez-vous vous-même ? Vous êtes tous importants ! Extrêmement importants ! Vous êtes le futur, le futur de cette ville, le futur de ce pays, le futur de ce monde. Des élèves qui sortent des écoles réputées pour la plupart profiteront du monde futur. Mais vous, pour la plupart, vous le construirez. À votre échelle, avec vos moyens. Peut-être sauverez-vous une ou plusieurs vies. Peut-être, simplement, aimerez-vous quelqu'un et vous lui donnerez du bonheur. Peut-être que l'un d'entre vous trouvera un remède médical qui sauvera des vies, ou la solution à la crise économique. Qui sait ?
Mais quoi que vous fassiez dans le futur, vous serez des héros. À un moment de votre vie, ne fût-ce que pour un fragment de seconde, pour un enfant, un vieillard, un mendiant, un malade, ou quelqu'un d'autre, vous serez la chose la plus importante du monde !... Sachez cela. N'oubliez jamais cela.
S'il y a une leçon à tirer pour vous de " Irina Palm ", c'est que les gens sont capables d'accomplir des actes incroyables. Des actes terribles, des actes destructeurs et répréhensibles légalement ou moralement, mais aussi des actes magnifiques.
Vous pouvez devenir tout ce que vous voulez. Même si vous vous trouvez pour l'instant dans une école à discrimination positive. Même si vous venez d'un milieu modeste. Même si vous êtes d'origine étrangère et que vous devez affronter le racisme ambiant.
Vous n'avez qu'une vie. Faites-en ce que vous voulez. Vous êtes tous capables de devenir médecins, politiciens, femmes (ou hommes) au foyer, assistants sociaux, bouchers, parents, chefs d'entreprise, éboueurs, marchand de biens, etc. Vous pouvez tous suivre vos rêves, même si vos rêves sont difficiles, même s'ils sont mal considérés socialement.
Vous pouvez même, tous, si vous le voulez, devenir des artistes. Vous me direz qu'il faut avoir un don. Mais même cela, c'est un mensonge ou une erreur. Beaucoup d'artistes partent du fait qu'au départ ils ne sont pas doués. Deux dessinateur de bandes dessinées, Sfar et Trondheim, au départ ne dessinaient pas bien et ont trouvé une façon de contourner cela : ils sont devenus justement des dessinateurs très intéressants. Théolonius Monk ne connaissait pas la musique et jouait mal au piano ; il a révolutionné le jazz en s'inventant une façon personnelle de jouer quand même. Le comédien japonais Oichi Oida jouait très mal ; au moment où finalement il accepta qu'il n'avait aucun don et décida d'abandonner sa carrière de comédien, quelque chose justement se débloqua en lui, et il devint génial.
Et des parcours aussi paradoxaux ne se retrouvent pas seulement dans les arts : Maxwell a pu décrire le magnétisme parce qu'il ne connaissait pas les mathématiques ; certains extraordinaires orateurs ont commencé par bégayer ; certains chirurgiens ne le sont devenu que pour vaincre leur peur du sang.
Personne ne peut présumer du succès ou de l'insuccès de vos entreprises à venir, même pas vous-même. Pour être honnête, personne ne peut même vous garantir que, si vous suivez vos rêves, vous allez bien en vivre, ou même simplement en vivre. Vous pourriez échouer dans votre quête et, avec plus ou moins de dépit, vous devrez changer de projet de vie. Mais un échec est aussi une richesse. Si vous échouez, au moins vous aurez été jusqu'au bout de votre rêve et vous aurez ainsi une vie riche.
C'est tout le mal que je vous souhaite : des vies riches.
Et pour ce jeudi soir, je vous souhaite une bonne représentation. C'est pour vous, en fait, je m'en rends compte à présent, que j'ai écrit cette pièce.
Vous en comprenez les tenants et aboutissants bien mieux que la plupart des comédiens professionnels qui l'ont jouée jusqu'ici. Bien mieux, en fait, que moi-même.
Ce soir, cette pièce est la votre.
Allez-y.
Jouez !

Philippe Blasband





27 juin 2010


Des explications, pas des excuses



Ces derniers temps, j'ai eu moins de temps pour écrire dans ce journal. D'abord parce que c'est la fin de l'année scolaire. Marie est en examen, et Suzanne, dans cette période bénie, en primaire, où l'on ne travaille plus mais où l'on joue en classe.
C'est évidemment A. qui gère la plus grande partie de tout cela, puisque c'est elle qui a la garde légale des filles. Mais j'aide parfois : j'étudie un peu avec la grande et, à plusieurs reprises, je conduis et recherche la petite.
En juin, systématiquement, je ressens à nouveau les angoisses qui me dévastaient quand j'étais lycéen, ces angoisses qui me gelaient sur place, m'empêchant d'étudier et de bien réussir les examens. J'étais comme un lapin figé sur place dans les phares d'une voiture qui fonce sur lui. C'était tellement aigu que, quand j'étudiais le son à l'INSAS, j'avais expliqué le cours de vidéo à tous mes camarades - je travaillais comme monteur vidéo, à l'époque, parallèlement à mes études ; grâce à mes explications, toute la classe réussit l'examen ; sauf moi.



La seconde raison pour laquelle je n'ai pas eu le temps d'écrire dans ce journal, c'est que j'ai été engagé pour reprendre un scénario et en écrire une nouvelle version. Il fallait boucler cela en quelques jours, avec une date de remise, un exercice excitant mais périlleux. Le manque de recul peut vous cacher que ce que vous écrivez est absolument médiocre. Vous produisez sans le savoir des pages et des pages bancales, maladroites, inutiles. Il vous suffirait d'un laps de temps suffisant, ne fut-ce qu'une semaine, pendant laquelle vous laisseriez reposer le scénario, sans le lire, en essayant de ne même plus y penser, et cela vous donnerait le recul et la distance nécessaire pour identifier les défauts dans ce que vous avez écrit, et surtout, identifier les modifications qui vous permettraient de résoudre ces défauts. Mais vous n'avez pas cette semaine.
Cette fois-ci, heureusement, j'ai eu de la chance. D'après les premières réactions, ce que j'ai écrit ne semble pas trop mauvais, ou bien, peut-être, était-ce médiocre mais alors le producteur et les réalisateurs sont extrêmement polis.




Son continu


Les acouphènes perdurent, ne changent ni d'intensité, ni de fréquences, et, comme le faisait remarquer Serge Demoulin, un ami comédien affligé lui aussi, et depuis bien plus longtemps et donc bien plus sérieusement que moi par ces bruits parasites : vous vous endormez avec les acouphènes ; vous vous réveillez avec eux ; ils n'ont pas magiquement disparus pendant la nuit. Non, ils sont toujours là, immuables.
Une nuit, au moment de m'endormir, j'ai réussi à arrêter les acouphènes - ou, plus probablement, je me suis convaincu dans un demi-sommeil proche de l'hypnose, que je ne les entendais plus. J'ai pu m'endormir en goûtant pendant quelques secondes le divin silence.


Hier soir, une bonne surprise : j'étais de nouveau de garde, de neuf heures du soir à onze heures trente, sur le toit de la tour Philipps, dans le centre-ville, avec Snow Torpedo, mais ce fut Skydiver Woman qui vint à sa place. J'étais tout content de ne pas avoir à entendre les analyses enchevêtrées et enthousiastes sur les huitièmes et les quarts de finale de la Coupe du Monde de football, même si, par contre, je regrettais les provisions de plus en plus abondantes que Snow Torpedo amenait avec lui et dans lesquelles il me laissait puiser - ou, pour être plus exact, qu'il me laissait manger entièrement.
Skydiver Woman est, je crois, une belle femme - c'est toujours difficile à juger derrière un costume de zup en lin micro-concassé adhésifs. En tout cas, même si elle est musclée, elle ne l'est pas trop. La plupart des femmes zups sont bâties comme des Schwartznegger féminins, ce qui n'est vraiment pas mon idéal de beauté.
En la voyant s'approcher de moi et me serrer la main, je me disais que je devrais essayer de la draguer, au moins comme un exercice. Tous mes scrupules déontologiques se sont envolés depuis que Ludo et Flying Squirrel Girl sont officiellement devenus un couple, sans que cela ne semble choquer personne dans la communauté qu'une zup et un ancien weck se fréquentent intimement.
Mais je n'eus pas le temps de draguer Skydiver Woman : elle ne cessa de parler, et de Snow Torpedo. En fait, si elle avait pris sa place, c'était pour m'en parler, justement :
- Snow Torpedo ne va pas bien. Je ne peux pas te dire exactement comment et, surtout, je ne peux pas te dire pourquoi. Mais bon : il ne va pas bien. Il raconte des trucs. Tu vois ce que je veux dire ?
- Euh... Non.
- C'est qu'il ne te les a pas encore racontés, à toi. S'il te les avait racontés, tu verrais automatiquement à quoi je fais référence. Par contre, je ne peux pas que répéter ce qu'il raconte. Il faudra attendre qu'il te raconte cela lui-même.
(Rien ne m'énerve plus que cette manie du secret chez les zups, manie aussi nécessaire que chez les espions ou les prostituées de luxe mais manie énervante et qui a tendance à vider les conversations de leur substance pour les rendre abstraites et théoriques.)
Je tentai d'expliquer pourquoi je ne supportais plus Snow Torpedo ; j'alignai les explications, les exemples, les anecdotes ; Skydiver Woman me coupa :
- Il est comme ça avec tout le monde. Il finit par déstabiliser les gens.
- Lui ?
- Il ne t'a pas encore raconté de ce qu'il raconte d'habitude et dont moi je ne peux pas te parler. Mais quand il raconte cela, il déstabilise, surtout ceux qui ne sont pas très solides. C'est pour ça que je le mets souvent de garde avec toi. Toi, en tout cas, tu es solide.
- En quoi je suis solide ?
- Pour un zup, tu es très solide, crois-moi. La plupart d'entre nous sont quand même très fragiles psychologiquement. Faut quand même avoir quelques petits problèmes, a priori, pour se déguiser avec des tenues collantes et vouloir à tout prix, à ce point-là aider les gens...
- Mais tu ne me connais pas ! Je veux dire, en dehors de mon personnage de zup...
- Je lis ton blog.
Je restais un moment sidéré. Et c'est mécaniquement que je rectifiai :
- Pas mon « blog ». Mon « journal ».


J'arrive vers la fin de " À l'ombre des jeunes filles en fleurs ", où se succèdent des morceaux de bravoure (le groupe de jeunes filles sur la jetée, les repas à Riverbelle, l'atelier d'Elstir).
" La recherche du temps perdu ", c'est peut-être rien d'autre que cela, une succession de morceaux de bravoure, une intensité constante et fatigante.
Ce n'est qu'un des défauts qu'on peut trouver à ce roman ; défauts subjectifs, évidemment. Chacun y trouve, y invente, ses propres défauts, qui ne sont pas nécessairement des défauts pour autrui. Moi, par exemple, jamais il ne me viendrait à l'idée d'y critiquer l'homosexualité ou l'immoralisme. Je n'y perçois même aucun immoralisme, en fait. Par contre, le snobisme qui s'y exprime me fatigue.
C'est un véritable snobisme, c'est-à-dire pas, comme on le croit souvent, un snobisme dirigé exclusivement vers une seule classe, en l'occurence la noblesse, mais l'observation millimétrique des snobismes de toutes les couches de la population, et la façon dont chacun, quelle que soit sa naissance, sa pauvreté ou son aisance, son inculture ou sa culture, méprise les uns et admire les autres pour des raisons de rang social, de naissance, de réputation, ce que je trouve personnellement détestable.
Je ne sais que trop bien que ces snobismes existent et ont toujours existé, mais je trouve fatigant de ne cesser d'y revenir, d'insister là-dessus, de ne cesser de les analyser.
(Mais ce défaut est aussi, évidemment, une qualité : Proust ne décrit pas seulement les strates de la société mais aussi la façon dont ces strates s'influencent les unes les autres, faisant ainsi le portrait d'une société comme d'un être vivant très complexe, toujours en mouvement, toujours se transformant.)
L'antisémitisme de Proust, un antisémitisme léger, moqueur, tendre même, qu'on retrouve principalement, jusqu'ici, dans la description de la famille Bloch, me dérange par justement sa légèreté, sa moquerie et sa tendresse, car cet antisémitisme se veut convenable et acceptable, et semble donc affirmer qu'il est normal d'être antisémite, que c'est inévitable, qu'on ne peut que l'être, même si on est soi-même fils d'une femme juive !... (Mais en même temps, cet antisémitisme est d'époque et de le voir exprimé ainsi avec tant de clarté nous renseigne mieux sur sa nature que bien des analyses historiques ou sociologiques ; par exemple, cela nous permet de soupçonner que les dreyfusards n'étaient pas, la plupart, selon nos critères actuels, dépourvus de tout antisémitisme.)
On loue les analystes fines, les digressions enchâssées et les longues phrases de Proust mais, souvent, avouons-le, ces analyses sont trop fines, jusqu'à se désagréger ; et, avouons-le aussi, souvent, nous nous perdons dans ses digressions et dans ses phrases labyrinthiques.
(Mais justement : " La recherche du temps perdu " est en fait un labyrinthe borgésien, dans lequel le lecteur se perd, un labyrinthe que Borgès lui-même méconnu, mécomprit, n'y voyant rien d'autre qu'un recueil de souvenirs décousu.)