5 mai 2010


Bilingue




Ca y est : la Belgique est potentiellement ingouvernable.
La NVA (le parti nationaliste flamand) est largement en tête d'un sondage d'opinion sur les intentions de vote en Flandre. Même si, après les élections de juin, les autres partis flamands parvenaient encore à créer une coalition avec les francophones en en excluant la NVA, cela resterait difficile de gouverner sans le parti majoritaire ; et inviter la NVA dans une coalition qui dirigerait le pays poserait autant de problèmes que d'avoir un nazi dans le conseil d'administration d'une synagogue. Ce parti est anti-fédéral et refuse tout compromis avec les francophones.
Tout cela est très laid. Tout ce qui s'est déroulé, en politique, en Belgique, ces derniers mois, les négociations pour le statut de BHV, la rupture de ces négociations, les manoeuvres politiciennes des libéraux flamands, le forcing flamand à la chambre, la sonnette d'alarme francophone, tout cela est très laid.
La politique, en Belgique, semble toujours laide. En fait, elle ne l'est pas plus que dans beaucoup de pays démocratiques, mais, parce qu'ici c'est une démocratie où on ne peut gouverner que par coalition, cette laideur y est plus visible. Elle est même grossie par la loupe des médias et des contre-pouvoirs démocratiques. C'est un paradoxe : c'est un des régimes les plus démocratiques du monde, c'est-à-dire, a priori, un des plus beaux du monde ; et pour le peuple, c'est un des plus laids.
Une dictature est bien plus moche. Mais cela reste caché. Parce que c'est caché, la corruption et la gabegie peuvent y prendre des proportions astronomiques ; les conflits à la tête de l'État y sont exacerbés et, parfois, mortels. Et comme si la censure et la répression ne suffisaient pas, cette laideur est aussi cachée par la figure du chef de l'État, du Fuhrer, du dictateur tout-puissant, du Petit Père du Peuple, du Grand Timonier, figure centrale pleine de sagesse qui guide les destinées d'un pays avec une sûreté absolue de son jugement. Une dictature, c'est simple ; cela semble efficace ; cela semble beau ; c'est toujours un mensonge effroyable, et cela cache la laideur de la politique.
La laideur est inévitable en politique.
Toute organisation humaine entraîne dans son sillage ses laideurs, ses bassesses, ses côtés déplorables, ses conflits ridicules, ses oppositions d'ego, ses luttes de pouvoir. Une magnifique association qui ne serait constituée que de personnes de qualité et de bonne volonté et qui combattrait avec sagesse en faveur de l'élévation morale de l'homme, ne pourrait pas échapper à son lot de laideurs, car les êtres humains qui travaillent ensemble, qui créent ensemble, ne peuvent le faire que dans la laideur. Les êtres humains ont leur beauté, mais rassemblés en groupe, ce sont surtout leurs laideurs qui s'expriment.
La politique belge est un compromis constant. Le compromis est une belle chose dans son principe mais d'une laideur terrible dans son exécution. Et en Belgique, tout cela est joué et rejoué dans les médias, comme sur la scène d'un théâtre. Tout cela dégoûte le peuple par sa laideur.
À beaucoup, le système politique français peut sembler préférable. En fait, ce système reprend certains des avantages d'une dictature et les importent en démocratie : il utilise, lui aussi, la figure du chef, pour cacher une partie de la laideur de la politique. Mais ce chef n'a pas à sa disposition une censure ou même une propagande efficace pour s'imposer. Il est obligé de déployer du charisme et du glamour.
Les politiciens belges ressemblent aux comédiens anglais, ceux de Mike Leigh ou de Ken Loach ; ils ont des trognes, des gueules, ou alors, parfois, des physique insignifiants et passe-partout ; certains sont beaux, mais par accident ; les politiciens français, et en particulier le Président de la République, sont des stars d'Hollywood. Ils ne peuvent être que des séducteurs.
On reproche à Sarkozy ce qu'on appelle lâchement son côté " bling-bling ". Mais Sarkozy ne fait que son boulot, et obéit le mieux possible à la structure de l'État français. Il y obéit mieux que ses prédécesseurs, avec plus de conscience de dégager un charisme mâle, un charisme de chef de meute, une aura quasi sexuelle. Il marche sur le terrain de Mitterrand, de De Gaulle, de Giscard, de Chirac, mais il y marche bien mieux : il a divorcé deux fois ; il est muni d'une femme sublime ; à lui aussi, on prête des maîtresses, mais dans son cas, c'est peut-être juste de la propagande.
En fait, on bande par Sarkozy. On bande pour Sarkozy. C'est sa fonction. C'est le président de la France. C'est le centre sexuel de la France.


Hier, A. m'a appelé pour me parler de Marie : " Je crois qu'elle a un problème. Mais à moi, elle ne veut rien dire. Tu dois lui parler. " Aussitôt, j'ai ressenti une angoisse diffuse qui m'a coupé le souffle pendant deux secondes.
Avant, Marie était tout le temps collée à mes basques, tout le temps à me poser des questions. Depuis un an et demi, elle m'ignore. Je sais bien : c'est l'adolescence. Le divorce n'a rien arrangé. Mais en plus, c'est comme si j'avais commis une faute, comme si sans le savoir j'avais lâché le mot de trop, ou fait un geste anodin, mais qui lui a semblé insultant et qu'elle ne me pardonne pas. Marie me regarde parfois, non pas avec de la haine ou du mépris, mais avec indifférence, comme si éprouver un sentiment vers moi, même cela, c'était devenu inutile.
Autant Suzanne ressemble à A., autant Marie ressemble à mon côté de la famille, sans, heureusement, tenir directement de moi. J'aurais été mortifié si elle avait été une grande duduche pale et rougeaude. Heureusement, elle a hérité du charme sombre du côté Banaï. Elle ressemble à ma plus jeune tante maternelle, Azita. C'est une charmante adolescente rondouillarde et noiraude, qui doit beaucoup plaire à certains garçons, ce qui accroît mon angoisse dans des proportions astronomiques.
Lui parler ? Comment pourrais-je lui parler ? Rien que de l'écrire, cela fait renaître en moi cette angoisse et déclenche en moi des apnées successives et de plus en plus longues.


À midi, aujourd'hui, je suis allé au cinéma, ce qui m'arrive de plus en plus rarement, à cause d'une phobie héritée de ma formation de monteur : je suis terrorisé que le film se brise pendant la projection. Cela semble si fragile, une bande de celluloïd, tracté et pressé à de telles vitesses !...
Le film, c'était un très bon documentaire sur les super héros américains, " Kick Ass ". Souvent, je suis jaloux du statut et de la liberté des zups américains...



Palme


Sur le front de " La recherche du temps perdu " : je me suis enfoncé dans les multiples hésitations de Swann amoureux, dans le décor satirique des Verdurins. Ce type de satire, c'est-à-dire la description drôle et méchante des personnages, avec une position supérieure du narrateur qui se moque et juge et condamne, on la trouve chez Jane Austen ou chez Stanley Kubrick, mais c'est surtout un genre français. Outre Proust, c'est la manière de " Madame Bovary " de Flaubert, de Labiche, de Courteline, ou de " Le Père Noël est une ordure ".
C'est un genre et surtout une position qu'il me serait difficile d'adopter. Je préfère avoir de l'empathie envers mes personnages, ne pas les juger, rester à leur niveau ou même les considérer supérieurs à moi. Ils ont leurs faiblesses et leurs défauts, mais je les admire.
Ce n'est pas seulement dû à une de ces légères différences culturelles entre Français et Belges. Être ainsi satirique et supérieur demande à être brillant. La moindre erreur dans l'exécution, et la satire devient bancale.
Je ne suis pas brillant.


Le Festival de Cannes s'approche. La fièvre chez les producteurs monte. Ils tentent de rester calmes ; ils deviennent hystériques.
Il faut les comprendre : Cannes, ce n'est pas seulement un festival et un marché du film, c'est aussi un lieu de rencontre entre professionnels. Certains producteurs, en une semaine, y font 30 à 40 % de leur travail annuel.
Conséquences pour moi : il faut que et je peaufine que je clôture plusieurs versions de scénarios pour le 12 mai, c'est-à-dire pour le début de Cannes. Et tout cela dans une fièvre difficilement compatible avec le travail de fourmi laborieuse qu'est l'écriture d'un scénario.
Cette année, comme les précédentes, je n'ai aucun film à Cannes, aucun film que j'ai réalisé ou dont j'ai écrit le scénario qui y ait été sélectionné.
Je n'ai jamais été sélectionné à Cannes, sinon pour un court-métrage, qui est passé à trois heures du matin devant quatre personnes, dont mon producteur et moi. De plus, étonnamment, on ne m'a jamais non plus invité dans le jury. J'aurais fait un très bon président de jury. J'ai déjà préparé deux ou trois discours pas piqués des hannetons, pour la remise de la Palme. Je suis prêt.



10 mai 2010


Michael Palin est-il de sa famille ?



Je dois bien avouer que Barak Obama me casse un peu les couilles.
Évidemment, comme tout le monde, je trouve très bien qu'il y ait un président des États-Unis noir - même si j'aurais préféré que ce soit Colin Powell ou Condoleezza Rice. Barak Obama, lui, est un champion des promesses non tenues, des promesses non tenables.
Guantánamo est toujours ouvert ; les Américains sont toujours en Irak et en Afghanistan. Et ce n'est pas prêt de changer.
McCain aurait fait un meilleur président. Au moins, il était clair et net. En politique extérieure, il ne promettait rien qu'il ne puisse tenir. On lui avait demandé combien de temps il croyait que les Américains allaient rester en Irak. Il avait répondu " Cent ans ". C'est désagréable à entendre ; mais c'est vrai : que leur président soit démocrate ou républicain, les Américains ne quitteront pas l'Irak de sitôt.
Le seul défaut de McCain, un défaut de taille, c'était sa candidate pour la vice-présidence, Sarah Palin. Je comprends fort bien les inquiétudes qu'exprimait Matt Damon - pour une fois, un acteur d'Hollywood avait une opinion politique sensée !... En effet, si McCain venait à mourir, les États-Unis se retrouveraient avec à leur tête une idiote provinciale et bigote.
George W. Bush cachait soigneusement son intelligence ; Sarah Palin ne parvenait pas à cacher sa bêtise. En fait, si McCain avait été élu et qu'il avait eu un problème médical grave, c'est Sarah Palin qu'on aurait dû euthanasier sur-le-champ, pour le bienfait de l'humanité toute entière.



Les Grecs


Aujourd'hui, j'ai pris le Thalys jusqu'à Paris pour rencontrer un producteur et deux coréalisateurs dans une petite maison de production sympathiquement bricolée.
Ces premières rencontres sont toujours des moments étranges, même quand les gens sont sympathiques, comme dans le cas de ces jeunes gens - pas si jeunes que ça, en fait, entre la trentaine et la quarantaine. On discute, on se hume, et, quand tout va bien, heureusement, on rit et on s'amuse comme larrons en foire. Mais en même temps, c'est une manoeuvre de séduction, et, comme toujours dans ce type de manoeuvre, d'un mot malheureux, on peut tout gâcher !


Hier soir, d'ailleurs, j'avais réussi inviter à dîner une jolie et sympathique jeune dame, une brune piquante, au nez pointu, aux grandes joues un peu rosées, aux fins yeux verts, aux sourcils très dessinés et très sombres, au corps rond que me cachait une robe ample dans un tissu violet et vaporeux. J'avais mangé une première fois au Quick, en doublant les portions, pour ne pas lui faire peur en avalant devant elle des quantités astronomiques de nourriture. Le repas se déroulait plus ou moins bien, quand la malheureuse fit l'erreur de me donner son âge : 34 ans.
J'eus d'abord une bonne réaction ; je lui dis :
- Tu me rassures. Je croyais que tu avais 24, 25 ans, et j'avais l'impression d'être un satyre !
J'eus droit à quelques rires et un accroissement subit de sa sympathie à mon égard. Mais je ne pus m'empêcher de tout gâcher en ajoutant :
- 34 ans, c'est l'âge crucial ! Encore un an, et tu atteins la limite ! Ça va devenir de plus en plus dangereux d'avoir des bébés ! Il faudrait en faire un dans l'année !
La pauvre femme était mortifiée. Blême.
J'aurais dû me lever, en disant " Je suis désolé ", payer l'addition et partir la queue entre les jambes. Ou bien lui expliquer que, parfois, mon hypersensibilité me fait dire des choses absurdes, surtout quand j'étais sous pression. Au lieu de cela, je fis semblant de rien. La conversation s'enlisa dans une gêne mutuelle de plus en plus forte. Nous avons fini en nous serrant la main, en nous promettant de nous revoir, tout en sachant que nous n'en ferons jamais rien.


Ce soir, j'ai dû aller chercher Marie et Suzanne à la maison de A. A. avait, de nouveau, " quelque chose à faire ". Je me retins de lui demander si ce quelque chose était brun ou blond. De toute façon, à nos âges, il y a des grosses chances que ce quelque chose soit en fait chauve ou grisonnant.
A. était dans le salon, devant son ordinateur portable, qui lui-même est posé sur la tablette d'un gros meuble indonésien. Elle n'était éclairée que par une lampe de bureau. La lumière dessinait son joli profil par un liserée orangé. Je reste un moment étonné, et ému, par son visage à la fois très doux et très aigu, ce visage qui peut passer, sans étape intermédiaire, de la tendresse maternelle à la haine.
Au moment de partir avec les filles, je dis à A., avec le ton le plus serein, le moins équivoque et moins dragueur possible, comme si je ne faisais qu'énoncer un fait :
- Je ne parviens plus à me rappeler pourquoi on s'était séparé.
Elle me répondit, avec le même ton :
- Moi, je ne parviens plus à me rappeler pourquoi on vivait ensemble.
Elle n'avait pas détourné le regard pour dire ça, et son attitude n'était ni défiante, ni insultante. Elle ne cherche pas me faire mal. Elle se posait honnêtement la question.


Plus tard, dans la soirée, alors que Suzanne était déjà couchée dans son petit lit, dans un coin de ma bibliothèque, je remarquai que Marie avait un air particulièrement inquiet, bien plus inquiet que son air boudeur habituel. Elle terminait ses devoirs, sur la petite table du formica de la cuisine. Elle tenait le bout de son stylo en bouche. Elle regardait droit devant elle.
J'étais en train de vider une à une les casseroles, tout en me faisant cuire un riz au lait et un deuxième gigot d'agneau. En voyant l'expression de Marie, je me rappelai que sa mère m'avait demandé de lui parler. Je reposai la casserole de pâtes que je tenais en main et, en bredouillant, sans oser vraiment croiser son regard, je lui demandais ce qui l'inquiétait à ce point-là. Tout en gardant son air sérieux et inquiet, elle répondit :
- La crise en Grèce, ça m'angoisse trop.
Et elle se mit à m'expliquer qu'elle avait peur que cette crise entraîne la chute de tout l'Occident capitaliste.
C'est une crainte que je peux comprendre, et partager, mais qui me semblait très étonnante, dans la bouche et dans l'esprit d'une fille de 15 ans. Elle ajouta que ce qui lui faisait le plus peur, c'est que si tout écroulait, ce serait la fin d'Internet !
- Et ça, dit-elle, ça serait vraiment trop triste !




15 mai 2010


Prozac


Aujourd'hui, je suis déprimé, encore plus déprimé que d'habitude. J'en oublie de manger. Résultat : j'ai maigri de quatre kilos. J'ai des vertiges et des nausées.
C'est le festival de Cannes qui me met dans cet état. Ce festival est la goutte d'eau qui fait déborder le vase.
J'ai toujours un naturel dépressif et triste. Mais là, en plus, le cinéma commence me dégoûter. Les raccords de plan à plan me dégoûtent. Les structures dramatiques, inlassablement identiques, me dégoûtent. Le faux naturel du jeu des comédiens me dégoûte. Et plus que tout, le glamour me dégoûte.
J'espère que c'est passager.


L'autre soir, j'étais de garde avec Snow Torpedo - je suis souvent de garde avec lui, alors que je le supporte de moins en moins. Il n'est pas qu'inculte, il est aussi très bête. Je n'ai aucune tolérance pour la bêtise.
En bavardant de choses et d'autres, je mentionnais les angoisses de Marie à propos de l'écroulement du capitalisme.
- Moi, je n'attends que ça ! tonna Snow Torpedo, et sa voix se répercuta sur les murs adjacents - nous étions de garde sur un toit assez bas, à Etterbeek, près de de La Chasse. Il continua :
- J'espère que le capitalisme et toutes ces infrastructures de merde, et surtout cette justice de merde, et surtout cette police de merde, que tout cette merde va s'écrouler ! Comme ça, nous, les zups, on pourra reprendre le flambeau et faire vraiment notre boulot, et ça sera nous la justice, nous la police !
Et il éclata d'un rire de crécelle, copie maladroite des rires de déments infamants démoniaques dans un film de série B. des années 50.
Snow Torpedo m'inquiète...
Et en général, les super-héros bruxellois me dépriment.


Une autre raison pour laquelle je suis déprimé, c'est les fantômes. Ils me hantent de nouveau. J'ai eu six mois de répit mais depuis quelques jours, mes deux grand-pères et ma grand-mère paternelle, apparaissent sur le coup de sept heures, quand je suis seul dans mon grenier, pour disparaître vers sept heures trente. Comme tous les fantômes, ils ne disent rien, ne font rien, restent juste là, silencieux, à regarder droit devant eux. Parfois, très rarement, ma grand-mère sourit - un sourire grimaçant et douloureux.
Ces fantômes me dépriment. Mais je suis néanmoins content de revoir mes grands-parents.


Une autre chose qui me déprime, c'est le travail, c'est la montagne de travail qui m'attend encore. Je n'ai pas le choix. Il faut que je fasse tout cela en même temps, que je passe d'une activité à l'autre, mais quand même, cela me déprime. Et au risque de me déprimer encore plus, je vais faire ici ce que je ne fais jamais : je vais détailler tous les projets sur lesquels je travaille :
En littérature : Hormis ce journal, j'ai terminé un roman, " Les anges souillés ", qui a été envoyé chez un éditeur, et que je corrige parfois encore de temps en temps.
J'ai écrit 90 pages d'un autre roman, qui pour l'instant est en jachère.
J'ai deux autres idées de roman, qui se développent en moi, mais que je n'ose quand même pas commencer.
En théâtre : J'écris deux " textes théâtraux ", en fait deux monologues, deux commandes. Je relis et re-corrige une pièce que j'ai écrite bien longtemps, " Après Anatole ". J'ai laissé " Les Minutes ", ma grande pièce sur la Shoah, en jachère. Est aussi en jachère une pièce pour A. et une autre comédienne, que nous devrions lire devant un directeur de théâtre malheureusement trop surbooké pour nous recevoir. Est aussi en jachère une troisième commande, un petit opéra, où il y a toutes sortes de problèmes qui pour l'instant me bloquent.
En cinéma : J'ai deux scénarios que j'écris pour les réaliser moi-même, et qui sont plus ou moins terminés, autant terminés que peuvent l'être des scénarios, c'est-à-dire que de temps en temps, je les relis et je les retouche.
De même, trois scénarios, l'un avec Anne Paulicévitch, avec Frédéric Fonteyne, le deuxième pour Jean-Pierre Ameris, le dernier pour Sam Garbarski, qui me semblent eux aussi " terminés ".
Et je travaille sur l'écriture quatre autre scénarios, à des états d'avancements divers.
Jamais je ne me sens submergé par la multiplication des projets au point que cela me bloque. Pour moi, c'est comme un potager : parfois je m'occupe de mes poireaux, plus tard de mes tomates, etc.
Mais quand même. Tout cela me déprime.


Les femmes me dépriment aussi, évidemment. Toutes si belles, si mystérieuses, si fascinantes - si inatteignables.
Je peux facilement devenir l'ami d'une femme, mais très difficilement son amant. J'adore les entendre parler, se livrer, se raconter, mais en faisant cela, petit à petit, toute l'ambiguïté qui pourrait charger notre relation se dissout. Nous devenons de bons copains. On ne baise pas avec un bon copain.


La situation politique et économique, en Belgique, en France, en Europe et dans le monde, ça me déprime.


Mon psy refuse de me répondre au téléphone. Ça me déprime.


Le conflit israélo-palestinien me déprime.


L'effet de serre me déprime. Le climat me déprime.


Ce journal me déprime.


Écrire me déprime. Écrire m'emmerde.


Mes seule consolation : mes filles, faire des Sudoku et le malheur des autres, en littérature : Charles Swann en chie des barres, pour l'instant.



19 mai 2010


Dire que j'ai gâché des années de ma vie, que j'ai voulu mourir, que j'ai eu mon plus grand amour, pour une femme qui ne me plaisait pas, qui n'était pas mon genre !


Ainsi se termine " Un amour de Swann ", la deuxième partie de " Du côté de chez Swann ", ce petit roman dans le roman, d'un seul tenant, d'un seul mouvement, qui suit obstinément en les analysant jusque dans leurs retranchements les plus subtils les variations de sentiments de Charles Swann envers Odette de Crécy.
À la première parution, ce brusque retour en arrière dans le temps devait paraître étrange. J'imagine qu'à l'époque les lecteurs avaient l'impression que " La Recherche du temps perdu " était un recueil de souvenirs, d'impressions et d'analyses, un fourre-tout sans plan, un peu comme les " Essais " de Montaigne.
Mais nous qui le lisons maintenant, nous savons qu'il n'en est rien. Ne fût-ce que parce que nous connaissons le titre du dernier tome du livre, " Le temps retrouvé ", qui nous donne l'idée d'une conclusion, d'un aboutissement, et donc d'un cheminement menant à cet aboutissement ; et donc, d'une structure. Nous sommes aussi influencés par différentes analyses du livre de Proust, entre autres par celle de Raymond Queneau, dans " Bâtons, chiffres et lettres ", et cela même si nous n'avons pas lu cet essai ; car cet essai, tout comme " La recherche du temps perdu " elle-même, est entré dans l'inconscient collectif littéraire français.
" La Recherche du temps perdu " est devenu un classique, et nous le lisons moins que nous ne le relisons. Tout comme son narrateur parle des images que le nom " Gilberte " ou " Venise " créent à priori chez lui, images qui sont ensuite confrontées et abîmées et enrichies par la réalité tangible de Gilberte ou de Venise, nous-mêmes, qui lisons ce livre au début du XXIe siècle, nous sommes nourris d'images, parfois d'Épinal, parfois plus profondes, que charrient pour nous le nom " Marcel Proust " et le titre " À la recherche du temps perdu ". Ma lecture de ce livre se fait évidemment en fonction de ces images, prolonge ces images ou les contredit.
Parmi ces images, l'idée que ce livre est structuré. Dès lors, pour moi, " Un amour de Swann " participe à cette structure, en est inévitablement un des jalons.
Je peux me tromper objectivement, c'est-à-dire qu'il pourrait être possible de prouver qu'historiquement Marcel Proust n'avait aucun plan en se permettant ce long flash-back et, en l'écrivant, se laissait juste porter par sa fantaisie du moment - ce qui m'étonnerait - mais de toute façon, subjectivement, j'ai raison : ma lecture de " La recherche du temps perdu " est celle d'un livre où chaque partie est réfléchie et a une fonction précise.
Et la fonction de " Un amour de Swann ", c'est d'être un résumé métaphorique de tout le livre.
Dans " Combray ", était présentés tous les thèmes du livre, comme dans une ouverture d'opéra ; ensuite, dans " Un amour de Swann ", nous est présentée l'intrigue, une intrigue qui est ici condensée, comme une fractale de l'intrigue, qui se retrouvera développé sur les milliers de pages qui suivent, avec, évidemment, des aléatoires qui l'altéreront, qui n'en feront pas juste une redite, mais une longue et complexe variation.


Mardi, les zups bruxellois avaient été appelés au centre secret qui sert de lieu de réunion, quand la police ou la justice veut s'adresser à nous. Je ne peux évidemment pas ici révéler où cela se trouve ; tout ce que je peux vous dire, c'est que c'est dans les caves d'un ministère qui n'a rien à voir ni avec la justice, ni avec la police, que c'est une pièce trop petite, avec des bancs et des chaises d'écoliers, et que ça sent le moisi, car l'air n'y circule pas, surtout avec une quarantaine de zups entassés, en général dans leurs combinaisons en tissus arachno-tressés, soit proto-expansé, soit en carbo-fibrilles. C'est pratique, ce genre de tenue, les balles rebondissent dessus, mais on y sue très vite. Après cinq minutes de réunion, ça sentait le fauve !
Devant nous, se tenaient cinq policiers, dont deux en civil, et dont trois femmes - pour être vraiment exhaustif : deux des femmes portaient l'uniforme, donc, ceux en civil, c'était un homme et une femme. Cette femme policière en civil, justement, se planta derrière un micro et, d'une voix rauque de grande fumeuse ou de chanteuse italienne, nous débita les politesses d'usage. Elle nous expliqua ensuite que nous étions réquisitionnés : un tueur en série semblait avoir frappé deux fois à Bruxelles, après avoir commis trois meurtres de femmes à Amsterdam, et un à Anvers.
Elle nous détailla quelques détails de l'enquête, que je ne peux pas rapporter ici, et nous répéta, de nouveau, que nous étions réquisitionnés. Elle demanda s'il y avait des questions ?
One Way Man leva aussitôt son bras, tellement rapidement et tellement brusquement qu'il surprit tous les autres zups et qu'il fut le seul à bouger.
- Oui, fit la femme policière en civil avec l'air concerné et la tête penchée sur la droite d'un curé attentif.
- Merci beaucoup de me laisser la parole, Madame l'officier de police. (One Way Man s'est toujours exprimé d'une façon fleurie et sophistiquée.) Je voulais vous demander ce que vous vouliez signifier, exactement, par " réquisitionnés ".
- Juste ça. Réquisitionnés.
- D'accord, je vous entends, je vous entends, mais néanmoins, pouvez-vous être un peu plus spécifique ? Un peu plus concrète, peut-être ?
- Vous êtes réquisitionnés. C'est tout.
Une rumeur énervée parcourait les zups, qui soupçonnaient d'être une fois de plus sciemment mis sur le côté par les " autorités compétentes ".
Moi, j'étais surtout inquiet pour A. : son profil correspondait parfaitement aux victimes que choisissait le tueur : blonde, sans mari, grande maison unifamiliale, etc.
Dès que la réunion fut terminée, je roulai tout droit vers Forest en poussant ma Toyota Aygo dans ses derniers retranchements. Je me garai avenue Willemans Ceuppens, profitai d'un moment calme dans la rue pour monter jusqu'aux toits des maisons, sauta de toit en toit, jusqu'à celui en face du bâtiment de A., et, là, restai en embuscade, prêt à réagir !
Et j'attendis...
Déjà à deux, attendre sur un toit, c'est pesant, mais tout seul, c'est mortel. Plusieurs fois, je fus sur le point de m'endormir.
Vers onze heures du soir, j'entendis la voix d'A., et celle d'un homme que je n'identifiai d'abord pas. Je me dressai, prêt à me jeter dans le vide, prêt à sauver A. des griffes d'un dangereux prédateur. Je reconnus alors que les inflexions légèrement gutturales du dialogue entre A. et cet homme et y remarquai la prépondérance du son " u " : ils parlaient en turc. J'en déduisis alors que la silhouette mince à la Don Quichotte, qui se tenait devant l'entrée de la maison de A. et qui lui parlait, c'était son père.
Son père quittait la maison à cette heure, c'est qu'il avait gardé les filles en regardant un match de football ou des séries policières. Donc, A. était sortie, avec " quelqu'un ".
Une brûlure subite me barra l'estomac.



De nouveau : Bubechi


J'aime beaucoup la politique belge. J'aime ça comme d'autres aiment le vin ou le football, justement.
Je sais que je ne devrais pas. Comme la plupart des gens, je devrais trouver ça juste scandaleux, déplorable, triste, mais je ne sais pas m'empêcher : moi, j'aime beaucoup ça.


Ca y est. J'ai terminé " Du côté de chez Swann ", qui se clôt avec les regrets du narrateur âgé. Il se plaint de toutes les beautés de son enfance qu'on altérées, abîmées et détruites le progrès et le temps qui passe. Il clôt le livre en nous révélant d'où il parle, d'où est écrit ce livre : de sa vieillesse. C'est un roman d'un homme au seuil de la mort, qui se rémemorre sa vie.
J'entame " À l'ombre des jeunes filles en fleurs ", avec l'impression d'aborder l'histoire centrale du livre, le corps de cette très longue nouvelle.
Les présentations sont maintenant faites. On peut maintenant se lancer dans la fête !



Le tueur en série a été arrêté, par le plus grand hasard, semble-t-il, à Stockholm.
Avant cela, j'ai passé deux nuits blanches sur le toit devant chez A.




21 mai 2010


Unplugged



Je me trouve dans le jardin du Moulin Saint-Denis, le sympathique petit théâtre près de Mons, un peu avant une représentation de " Les mangeuses de chocolat ", mon plus gros succès en Belgique, succès dû, je crois, en grande partie, au titre. Cette pièce se joue depuis 14 ans, avec la même distribution, quatre très belles comédiennes, toutes blondes, et dans la même mise en scène minimaliste que j'avais créée au défunt théâtre de l'Atelier Sainte-Anne.
C'est une joie de voir ces comédiennes très différentes mais qui jouent tellement bien ensemble, et qui, après 14 ans et sans doute un peu plus de 300 représentations, sont toujours en recherche, proposent toujours des variantes et ne cessent d'améliorer leur jeu.
Le Moulin Saint-Denis est une ancienne ferme, à côté d'une petite rivière et d'une grande roue à eau. Les lieux appartiennent à un chirurgien esthétique réputé, féru de théâtre, qui y a fait construire une petite salle pour une centaine de spectateurs. Il y donne deux représentations par mois, au départ pour ses amis et connaissances mais, petit à petit, grâce à la conjonction d'un cadre idyllique et d'une programmation rigoureuse, des gens viennent de plus en plus loin, certains même de Bruxelles.
En attendant le début du spectacle, nous discutons, le producteur, Jean-Pierre Ottmans et moi-même, de nos difficultés, moi pour mettre en scène dans le milieu théâtral belge actuel, et lui pour y produire mes spectacles ainsi que ceux de metteurs en scène de ma génération, c'est-à-dire plus ou moins dans la quarantaine. Les institutions théâtrales et les mécanismes d'Aide aux Projets théâtraux ne veulent produire que des artistes plus jeunes, sinon par l'âge, tout au moins par les productions, plus novatrices ou comportant quelques gimmicks à la mode et, en particulier, l'emploi plus ou moins heureux de la vidéo au sein des spectacles.
Nous discutons, discutons, le petit et gros Jean-Pierre Ottmans de plus en plus excité, sa voix montant dans les aiguës jusqu'à devenir une voix de tête, ses petites mains boudinées dessinant des schémas complexes dans l'air, moi restant comme d'habitude plus calme, tous les deux affalés dans des chaises longues, pendant qu'arrivent, petit à petit, des spectateurs, en général en couples. Et en quelques minutes, nous avons inventé un nouveau type de spectacles théâtraux, voire même un nouveau mouvement théâtral : le unplugged.
Un peu avant le début de la représentation, je promets à Jean-Pierre de lui écrire un manifeste, ou une charte - et après réflexion, je crois que cela doit être un manifeste qui recèle, en son sein, une charte !...

En voici la première version :


MANIFESTE DU THÉÂTRE UNPLUGGED




Nous avons décidé d'agir !...
Nous sommes plus ou moins dans la quarantaine. Nous risquons de nous retrouver abandonnés sur le bord de la route, victimes de notre âge, du contexte artistique, de la crise économique. Et nous ne parvenons pas à accepter cet état de fait.
Nous sommes des metteurs en scène, avec souvent une autre corde à notre arc : nous sommes aussi auteurs ou comédiens. Les institutions théâtrales, les coproducteurs, la Commission d'aide aux projets, s'intéressent maintenant à des projets suscités par des gens plus jeunes que nous. Nous trouvons cela normal. Cela aurait été terrible que nous bloquions l'accès à la nouvelle création. Nous savons bien que nous sommes trop vieux, trop installés et trop connus, pour être encore aidés par ces structures. Pendant notre folle jeunesse, nous en avions nous-mêmes profités. C'est à leur tour.
Nous savons aussi que pour l'instant aucune nouvelle structure destinée à nous aider nous spécifiquement ne peut voir le jour : la crise... Cette bonne vieille crise...
Nous avons raté le coche. Nous n'avons pas pris le pouvoir. Nous n'avons pas essayé de devenir directeurs de théâtre, ou si nous l'avons fait, nous y avons échoué. Nous n'avons pas de lieu, pas de contrat-programme, pas de réseaux de soutien par des institutions, en Belgique ou à l'étranger. Nous n'avons pas accompli le travail nécessaire de lobbying politique, alors que nous savions bien que ce travail était important, qu'il faisait même partie intégrante du travail théâtral étant donné les sommes énormes que le pouvoir politique alloue au théâtre pour le faire exister. Racine, Molière ou Shakespeare étaient d'abord des courtisans ; nous avons eu le tort ou la bêtise de nous croire supérieurs à ces auteurs, ou avons eu des scrupules moraux sans doute déplacés, ou encore avons simplement été paresseux.
Nous ne parvenons plus à monter nos spectacles mais nous ne sommes pas non plus à la rue. Rappelons-le : parallèlement à notre pratique de mise en scène, nous sommes aussi auteurs, ou comédiens, ou même parfois metteur en scène à la commande. Nous en avons, justement, des commandes, que nous honorons avec plus ou moins de bonheur. Mais il nous est très difficile de créer nos propres spectacles, nos propres projets. Nous travaillons en courbant l'échine devant les institutions théâtrales. Nous ne parvenons plus à leur faire courber l'échine à eux.
Nous vivons donc, plus ou moins bien, du théâtre. Mais nous n'en vivons pas exactement comme nous le voudrions. Comme nous sommes très conscients du fait que nous n'avons qu'une seule vie, cela nous semble intolérable.
Par ailleurs, nous avons un rejet de la vidéo dans les spectacles - autant que la vidéo nous rejette nous. Certains d'entre nous ont utilisé cet outil et l'utiliseront certainement encore, mais pour ce qu'il est, c'est-à-dire un outil, et non pas un passage obligé pour prouver la modernité d'un spectacle, un gimmick, souvent peu nécessaire et maladroit. À côté de réussites indéniables de son emploi, comme par exemple dans " le Silence des mères " ou " J'ai gravé le nom de ma grenouille dans ton foie ", combien de séquences maladroitement filmées, maladroitement projetées, et collées artificiellement à un malheureux spectacle sans défense !...
De plus, la vidéo nous rejette, quand nous ne voulons
pas l'utiliser : il devient malaisé, dans toute une série d'institutions, de créer un spectacle qui ignore la vidéo ! La vidéo, c'est à la mode ! C'est moderne !
Cette vidéo obligatoire, cela nous étonne plus que cela nous scandalise : la vidéo est un élément hétérogène au théâtre. Par son caractère enregistré, immuable, la vidéo est même en contradiction avec la nature même du théâtre, c'est-à-dire avec son aspect fugace, unique, éphémère, lui donner le statut de passage obligé, d'élément inévitable, c'est tout de même très étonnant.
Non, ce n'est décidément pas l'enregistrement technologique qui nous intéresse dans le théâtre. Ce qui nous y intéresse surtout, c'est l'essence même du théâtre, c'est cette chose étrange qui fait que le théâtre est véritablement du théâtre.
Pour nous, le théâtre, ce n'est pas du cinéma vivant, pas de la danse avec du texte, ni du cirque sur lequel on aurait collé de la parole. Pour nous, le théâtre, c'est un rituel vivant, devant des spectateurs, où des comédiens créent une seconde réalité dans l'imagination du spectateur. Ils le créent par toute une série de moyens, dont le texte. Ils montrent moins qu'ils n'évoquent.
Un acteur vient sur une scène nue et dit " Qui va là ? " ; le spectateur est aussitôt transporté ailleurs, très loin d'un théâtre de Belgique, très loin de sa réalité quotidienne - un processus beaucoup plus magique et beaucoup plus intéressant que celui de simplement montrer, par exemple avec de la vidéo.
Ce processus, cette caractéristique fondamentale du théâtre, c'est celle que nous voulons exprimer par nos mises en scène. Et nous nous rendons bien compte qu'exprimer cette théâtralité ne demande pas de grands moyens, ni même d'un long temps de répétition, ni non plus une réelle mise en scène ou mise en espace. Nous avons parfois assisté à des lectures où, de manière bien plus belle, plus juste et plus efficace que dans bien des spectacles extrêmement chers, s'exprimait cette théâtralité, des lectures où cette théâtralité brillait de mille feux.
D'où l'idée de créer non plus des spectacles, puisque on nous en donne plus les moyens, mais des lectures, ou plus précisément, ce que nous appellerons, selon l'expression géniale de Pierre Hollemans, des " spectacles unplugged ".
Signalons que pour certains d'entre nous, ce type de spectacle allait de toute façon devenir leur prochaine façon de mettre en scène, par amour, justement, de cette théâtralité, et par fatigue de la mise en espace, de la lourdeur de la technique, des grosses productions.
Fortement influencés par Franco Dragone et et par Joël Pommerat, nous voulons créer le théâtre inverse : un théâtre pur, débarrassé de tout spectaculaire, de tout son et lumière, de toute performance, de tout show bizness, débarrassé aussi de l'obligation de faire de l'avant-garde.
Nous voulons donc créer des lectures, mais qui ne soient pas des simples lectures à la table - ce qui est trop aride - et qui n'essayent pas non plus d'être mis en scène avec le texte en main, genre bâtard et maladroit - non, des lectures qui assument leur statut de lecture, qui jouent avec ce statut, qui sont mis en scène, mais le moins possible !...
Nous savons bien que notre démarche n'a rien de neuf ou de révolutionnaire. On peut en trouver de similaires, ne fût ce que dans le théâtre en chambre iranien actuel ou allemand des années d'après-guerre, ou dans les Clubs de Transquinquennal. Mais nous ne sommes pas, en général, spécifiquement, répétons-le, des adeptes forcenés de l'avant-garde. Pour prendre la nomenclature du génial Scott McCloud, notre mentor à tous, nous ne sommes pas, en premier lieu, des formalistes, mais plutôt des animistes ou des iconoclastes. La destruction d'anciennes formes et l'établissement de nouvelles ne sont pas nos premiers soucis. Nous sommes plutôt à la recherche de vérité. Certains d'entre nous se considèrent juste comme des raconteurs d'histoires, des conteurs, des griots.
Il nous arrive de créer de nouvelles formes ou d'en détruire d'anciennes, mais c'est toujours un résultat, et pas un point de départ.
Et surtout, comme des lemmings qui ne peuvent s'empêcher de sauter dans l'abîme, nous ne pouvons nous empêcher de créer des spectacles, même si ce sont des spectacles unplugged - surtout si ce sont des spectacles unplugged !

Dans ce qui suit, nous établirons ce que sont exactement les spectacles unplugged, par une charte, un peu comme la charte des films Dogmas. Tout comme dans les oeuvres de ce courant d'origine danoise, nous numéroterons nos spectacles : Unplugged 01, Unplugged 02, etc.


CHARTE UNPLUGGED




Article 1


Un spectacle unplugged est toujours une création de texte.


Article 2


Un spectacle unplugged montre le moins possible ; il suggère le plus possible.


Article 3


Pour un spectacle unplugged, les comédiens ne peuvent pas apprendre le texte par coeur ; ils doivent le lire.


Article 4


Un spectacle unplugged doit être répété, mais des répétitions les plus courte possible : au maximum, trois jours.


Article 5


Les spectacles unplugged seront de deux types :
Les
esquisses, qui, si le spectacle est repris et financé normalement, deviendrait un spectacle non-unplugged (ou, dans notre jargon, un spectacle plugged), avec mémorisation du texte, décors, etc.
Les
définitifs, qui, si le spectacle est repris et financé, resterait tel quel, et garderait son caractère unplugged.
C'est au metteur en scène de décider qu'un spectacle unplugged est définitif ou est une esquisse. À tout moment, il peut changer d'avis.

Article 6


Un spectacle unplugged doit avoir un minimum de mise en scène, mais pas plus que le minimum !


Article 7


Les moyens techniques d'un spectacle unplugged doivent être les plus limités possible.
Les lumières d'un spectacle unplugged doivent être utilitaires, ne pas singer des lumières réelles, et juste éclairer les comédiens et leur texte.
Aucun décor, dans un spectacle unplugged. Idéalement, les comédiens devraient jouer devant le néant. Nous accepterons néanmoins des compromis avec la réalité.


Article 8


Dans un spectacle unplugged, les comédiens ne peuvent pas se déplacer pour singer les déplacements réels des personnages. Ces déplacements peuvent par contre être suggérés.


Article 9


Dans un spectacle unplugged, la vidéo est formellement proscrite. Son emploi ne sera autorisé que quand une autorité compétente (le Roi, le Ministre de la Culture ou le critique théâtral de l'Aldi-Infos) aura officiellement déclaré la vidéo dépassée ou ringarde.


Article 10


Aucune musique dans un spectacle unplugged, sans que l'objet qui produit cette musique ne soit présent sur scène et très visible.
Et dans un spectacle unplugged, aucun musicien professionnel qui ne soit pas en même temps comédien.


Article 11


Par une ironique contradiction sur les mots, les micros peuvent être acceptés dans un spectacle unplugged, mais doivent alors être très visible pour le public.


Article 12


Dans un spectacle unplugged, il est évidemment possible, voire même conseillé, de déroger avec une mauvaise foi manifeste, à un, ou deux, ou trois, des articles de cette charte, sauf à l'article 12.



Voilà. À ce stade-ci, je ne sais pas si quelqu'un va les créer, ces spectacles unplugged. Je ne sais pas non plus si d'autres metteurs en scène se reconnaîtront dans ce manifeste. J'y utilise, peut-être, involontairement, un nous majestatif. En tout cas, c'est toujours amusant d'imaginer une nouvelle école artistique, un nouveau mouvement esthétique, et d'en écrire le manifeste.




Compère



Jafar Panaï, réalisateur iranien, est incarcéré dans la sinistre prison d'Evin. Il y fait maintenant une grève de la faim et a donné des directives quant à ce qu'il fallait faire de son corps.
La situation est tragique en Iran. Le problème, c'est qu'il ne s'agit ni d'une démocratie, ni d'une dictature, mais d'un pouvoir bicéphale, avec une république, jointe à un guide spirituel tout-puissant. C'est une démocratie (limitée) plus une dictature (limitée). Et depuis presque un an, ces deux pouvoirs s'opposent violemment.
Heureusement, l'Histoire nous enseigne qu'une dictature finit toujours par s'écrouler d'elle-même. Une dictature peut sembler plus efficace au début mais, sur le long terme, elle est moins efficace que la démocratie, car elle n'a aucun système permettant de corriger ses propres erreurs.
Mon célèbre frère Darius avait eu la curiosité de lire les mémoires peu sincères d'Albert Speer. Il y avait trouvé une information intéressante et caractéristique : pendant la deuxième guerre mondiale, les ingénieurs allemands avaient créé de très bons tanks, très rapides, très maniables. Mais Hitler avait fait son service militaire dans l'artillerie. Aux plans de ces tanks, il ajouta donc, de sa propre main, des pièces d'artillerie lourde, et ainsi les transforma en engins pesants et peu maniables. Comme les ordres venaient d'Hitler lui-même, personne ne se permettait de les contredire. Les tanks des alliés furent donc bien supérieurs.
Je présume que des histoires similaires se retrouvaient à différents endroits, dans l'histoire du nazisme et dans celles d'autres dictatures.
Je suis donc confiant que la démocratie finira par gagner en Iran. Mais quand ? Au prix de combien de morts ? Jafar Panaï, entre autres, sera-t-il encore vivant ?


Hier soir, j'ai eu de nouveau la visite de fantômes. Pour la première fois, à côté de mes trois grands-parents immobile et silencieux, il y avait aussi M. Gaston Compère, mon professeur de lycée, un écrivain, et mon mentor. Lui marmonnait, mais il était incompréhensible. À sept heures trente, en même temps que les autres, il disparut.




24 mai 2010


Rétractile



Pour l'instant, ma vie est en train de changer du tout au tout : je dormais sur le ventre et je commence, de plus en plus, à dormir sur le flanc.


Je suis assez satisfait de ma situation dans Tibia : j'ai bientôt un " master sorcercer " de niveau 30, qui pourra me fabriquer des runes.
J'ai failli écrire cette dernière phrase dans le patois de Tibia ; ce qui aurait donné : " J'ai bientôt un m sorc de lvl 30, pour me maker des runes. "
Ce jeu, comme tous les jeux informatiques en-ligne sophistiqués, permet aux joueurs de participer à une économie, voire même faire du commerce, de façon parfois assez complexe. Mon but à moi, c'est de juste pourvoir mon personnage principal d'armes magiques qui lui permettent de plus facilement monter de niveaux, et de faire plus de chasses et de quêtes.
Comme le décrit très bien Steve Johnson dans son livre " Everything bad is good for you ", un jeu informatiques complexe comme " Tibia " offre infiniment plus de types d'interactions qu'un jeu classique comme le jeu d'échecs. En fait, plus que véritablement un jeu, il s'agit d'un monde, à explorer, d'un monde où vivre. C'est même un monde que vous pouvez vous-même changer, ou en tout cas essayer de changer. Je ne sais pas si c'est le cas pour tous les MMORPG, mais Tibia permet aux joueurs (il faudrait plutôt dire : aux habitants) de proposer des modifications. Ces modifications sont parfois reprises et implémentées.
Cela m'a souvent titillé, de proposer moi-même des modifications. Je l'ai déjà fait, mais pour des petites rectifications de détail qui, d'ailleurs, n'ont jamais été prises en compte. J'ai bien des idées pour des modifications plus conséquentes, mais par manque de temps, je ne m'y suis jamais mis. Mais peut-être ce journal me pousserait, comme il me pousse à lire " À la recherche du temps perdu "...
Dès que ce sera le cas, je vous en parlerai.


Un extrait, justement, de " À la recherche du temps perdu " :


Car m'approchant de Gilberte qui, renversée sur sa chaise, me disait de prendre la lettre et ne me la tendait pas, je me sentis si attiré par son corps que je lui dis:
- Voyons, empêchez-moi de l'attraper nous allons voir qui sera le plus fort.
Elle la mit dans son dos, je passai mes mains derrière son cou, en soulevant les nattes de cheveux qu'elle portait sur les épaules, soit que ce fût encore de son âge, soit que sa mère voulût la faire paraître plus longtemps enfant, afin de se rajeunir elle-même; nous luttions, arc-boutés. Je tâchais de l'attirer, elle résistait; ses pommettes enflammées par l'effort étaient rouges et rondes comme des cerises; elle riait comme si je l'eusse chatouillée; je la tenais serrée entre mes jambes comme un arbuste après lequel j'aurais voulu grimper; et, au milieu de la gymnastique que je faisais, sans qu'en fût à peine augmenté l'essoufflement que me donnaient l'exercice musculaire et l'ardeur du jeu, je répandis, comme quelques gouttes de sueur arrachées par l'effort, mon plaisir auquel je ne pus pas même m'attarder le temps d'en connaître le goût; aussitôt je pris la lettre. Alors, Gilberte me dit avec bonté:
- "Vous savez, si vous voulez, nous pouvons lutter encore un peu."
Peut-être avait-elle obscurément senti que mon jeu avait un autre objet que celui que j'avais avoué, mais n'avait-elle pas su remarquer que je l'avais atteint. Et moi qui craignais qu'elle s'en fût aperçue (et un certain mouvement rétractile et contenu de pudeur offensée qu'elle eut un instant après, me donna à penser que je n'avais pas eu tort de le craindre), j'acceptai de lutter encore, de peur qu'elle pût croire que je ne m'étais proposé d'autre but que celui après quoi je n'avais plus envie que de rester tranquille auprès d'elle.



Avais-je bien compris ? Le narrateur avait-il bel et bien éjaculé ? Je sais bien que, hormis Sade et des auteurs purement érotiques, hors, donc, de l'Enfer de la Bibliothèque Nationale, Proust était un des premiers grands auteurs français à avoir introduit la sexualité dans ses livres, sans pour cela écrire une oeuvre purement érotique, une oeuvre centrée sur la sexualité, mais une oeuvre où la sexualité a la même place qu'elle a dans la vie.
Quand même. Pour cet extrait, je n'étais pas sûr. Avais-je vraiment bien lu ?
J'ai demandé son avis à Snow Torpedo, pour vérifier. Ces derniers temps, je me retrouve souvent de garde avec lui, alors que je le supporte de moins en moins et que lui semble, au contraire, m'apprécier de plus en plus. Il m'abreuve d'analyses footballistiques détaillées, auquel je réponds par un grand sourire crispé et quelques " Hum-hum " équivoques. Par contre, il amène toujours avec lui des provisions, dans lesquelles il me laisse généreusement puiser.
Et c'est sans doute parce que j'étais encore tout guilleret d'avoir calmé ma faim grâce aux trois saucissons, à la demi-tarte au sucre et aux deux sandwiches au thon mayonnaise qu'il m'avait gentiment cédés, que j'eus l'idée saugrenue de lui lire à voix haute ce passage de Proust !...
Il m'écouta avec apparemment les sourcils très froncés - c'est toujours un peu difficile à déchiffrer, à cause de sa cagoule en para-soie multi-décadré. Quand j'eus terminé, il me demanda :
- Le type, là, il a éjaculé ?
Je ressentis un sursaut de joie et un élan d'admiration soudain envers Snow Torpedo, mais admiration qui s'écroula aussitôt quand je lui demandai pourquoi il croyait que le narrateur avait éjaculé et qu'il me répondit :
- J'ai rien compris, moi, à ton truc. Mais bon, il y avait le mot " rétractile ", alors, je me suis dit : le type, il vient d'éjaculé. C'est clair.
J'en restai pantois. Le mot " rétractile " se rapporte à un mouvement de Gilberte, et n'a donc aucune, aucune connotation sexuelle.



La bêtise me surprend et me fascine, souvent parce que quelqu'un de bête est sûr de son fait, plus sûr de son propre avis et de sa propre intelligence qu'un esprit fin, délicat, cultivé, réfléchi, qui, lui, ne cesse de douter et de se perdre en scrupules.
L'imbécile se croit intelligent ; l'intelligent se soupçonne imbécile.



Je me demande dans quel tôme de l'édition des mes oeuvres complète en Pléiade se trouvera ce journal ?...



Jafar Panaï a été libéré. Les autorités iraniennes ont sans doute eu peur d'en faire un martyr, et surtout un martyr connu à l'étranger.
Mais ne nous leurrons pas ; M. Jafar Panaï ne se leurre pas lui-même, j'en suis sûr : les autorités iraniennes ne sont pas soudain devenues clémentes. Chaque jour, des opposants sont pendus. Savez-vous comment on pend, en Iran, de nos jours ? Vous pouvez le vérifier sur Internet : on utilise des cordes colorées, celles que avec lequel j'assurais et j'étais assuré quand je faisais de l'escalade en salle avec Pierre Sartenaer ; on pend plusieurs personnes à la fois, en les soulevant avec une grue ; ou on accroche leurs cordes à une barre de métal pendant qu'ils sont debout à l'arrière d'un camion ; puis, on fait démarrer le camion. Les visages des pendus sont déformés par la strangulation et expriment une tristesse absolue.
Avant, en Iran, ces pendaisons étaient secrètes. Maintenant, elles se font publiquement, pour terroriser la population.
Les opposants, en Iran, sont des héros.



27 mai 2010


Bart De Wever, malheureusement pour lui, ressemble à un gros porc fasciste



Hier, j'étais au spectacle de dinosaures, avec Suzanne, au Heysel. C'était lent, laborieux, kitsch, pas très convaincant, mal joué, maladroit.
Suzanne était fascinée. Elle fixait le spectacle de ses grands yeux grands ouverts - elle ressemblait beaucoup à A. J'étais fatigué et, parfois, je piquais du nez. Suzanne, sans même se tourner vers moi, sans quitter des dinosaures de caoutchouc des yeux, me bourrait les côtes en me disant : " Regarde ! Regarde ! "
Une voix off très grave et très sérieuse, avant le spectacle, avait signalé que les flashes étaient interdits. Pourtant, il y avait trois ou quatre flashes par seconde, qui aveuglaient.
Les gens sont à la fois étranges, et rassurants. Rassurants parce qu'ils n'obéissent pas.


J'ai enfin réussi à reprendre un rendez-vous avec Koen, mon thérapeute. Je ne l'appelle évidemment pas Koen, mais Mijnheer. Dans ce journal, évidemment, je ne vais pas donner son nom de famille.
Koen évitait mes appels depuis une semaine. Je réussis à le coincer en utilisant un téléphone chez Climax, la société qui produit les films. Après avoir un peu bégayé, avoir tenté d'abréger puis de détourner la conversation, après enfin avoir tenté de me perdre dans des détails administratifs, Koen finit par accepter, avec beaucoup de réticence, de me recevoir le lendemain.
Pendant la séance, même si je continuais de le faire dans mon Flamand brinquebalant, je ne lui parlais que de vrais problèmes personnels : mes soucis avec les femmes et mes sentiments contradictoires envers A. Après un petit quart d'heure où je me surpris même à pleurer par deux fois, il m'interrompit au milieu d'un verbe que, de toute façon, je conjuguais de façon aléatoire - et il m'interrompit en français :
- Vous avez failli m'avoir ! De nouveau, vous me racontez des histoires !
Je me rendis compte qu'il avait raison. Malgré mes larmes, pourtant sincères, j'avais inventé ma douleur, même si je l'avais basée sur une douleur réelle. J'avais voulu à tout prix me conduire en patient de thérapie modèle. Pour cela, j'avais, en effet, inventé des histoires...
Koen poussa un long soupir sifflant et me dit, en flamand cette fois-ci :
- Allez-y. Parlez-moi de Bart De Wever. C'est pour cela que vous êtes venu, non ?


Une façon de comprendre les problèmes actuels, passés et futurs, entre francophones et flamands, en Belgique, c'est d'oublier qu'il s'agit de conflits entre personnes, entre populations, et faire comme si ce n'était qu'un conflit entre langues. C'est souvent intéressant de changer de perspective pour comprendre un phénomène. (C'est tout le principe de ce journal, en fait.)
Le début du conflit se situe en 1635, quand le Cardinal de Richelieu créa l'Académie Française. Son but était d'unifier la noblesse française sous l'égide du Roi. Tous les moyens, pour cela, était bon : guerres, création d'une culture de cours - et unification de la langue.
Au début du film " Saint-Cyr ", on voit des petites filles de la noblesse française appauvrie se présenter une à une à Madame de Maintenon. Chacune le fait dans un autre patois, dérivé du français, et pour nous incompréhensible. À l'époque, semble-t-il, les différentes régions de la France parlaient des dialectes, même dans la noblesse. L'unification du pays passa donc par l'unification, très artificielle, très volontariste, de la langue.
Le français de l'Île-de-France fut instaurée langue à la fois officielle et littéraire. Furent proscrites dès lors les variations dialectales dans lesquelles, auparavant pourtant, puisaient pour notre plus grand bonheur Rabelais ou Montaigne.
On peut dire que l'unification de la langue n'a réellement réussi en France que dans les années 70 du XXe siècle, quand il fallut donner des cours de breton à l'école, en Bretagne. Cette langue avait été tellement éradiquée par le français qu'il fallait, artificiellement, la réintroduire par l'enseignement. Le breton devint donc le latin des enfants de Bretagne : une langue que l'on étudie mais qu'on ne parle plus. La victoire du français fut totale, si totale qu'elle parvint à franchir les frontières et continuer vers le nord. Le français se mit à ravager la Belgique, en tuant le wallon sur son passage, jusqu'à être arrêté, enfin, par le flamand. Le flamand est un peu le dernier village gaulois qui résiste à l'envahisseur.
Le flamand l'a néanmoins échappé belle. Il a failli partager le destin du wallon et être écrasé, effacé par le Français. La frontière linguistique bougeait d'un kilomètre par génération, vers le nord et, petit à petit, grignotait la Flandre. Bruxelles, jadis ville flamande, au moins pour la population pauvre, devint surtout francophone, et aspergea le français tout autour d'elle, dans les communes de la périphérie, qui forment maintenant l'arrondissement Bruxelles-Halles-Vilvorde.
Pour arrêter le français, le flamand utilisa tous les usages à sa disposition. Certains de ces moyens sont admirables : une vigueur culturelle et artistique qui dépasse le niveau local et régionaliste, ce que ne réussit jamais à faire le wallon ; une littérature riche et originale, depuis Guido Gezelle jusqu'à Hugo Claus ; un dynamisme économique. D'autres de ses moyens sont moins élevés, voire même sont crapuleux : doctrines de la terre, propagandes à demi mensongère, tentation nationaliste et fasciste, racisme.
Les langues sont des fauves. Comme le disait si bien Sempé : " Un lion blessé est toujours cruel, Marthe ".
Les francophones, en Belgique, font très inconsciemment le deuil de leur dialecte d'origine : picard, wallon, bruxellois. Comme tous les nouveaux convertis, ils sont des ultra-francophones, et ils ne cessent de ressasser les mensonges de la propagande du français, entre autres pour dénigrer le flamand.
Détaillons chacun de ces mensonges, et démontons-les un à un :

- Le Flamand est laid.
Aucune langue n'est belle, aucune n'est laide. Toutes ont des beautés ; toute créent leurs propres critères de beauté, qui rendent certaines des autres langues parfois très laides - les langues peuvent être méchantes et racistes les unes envers les autres. Dans le cas du flamand, dire que c'est une langue laide, c'est mal la connaître. Il suffit de citer le titre du (très beau film) " De heelaasheid der dinge ", un titre d'une poésie brute et magnifique, complètement intraduisible en français. On l'affubla d'ailleurs, en France, d'un des titres les plus laids qui soit : " La merditude des choses ". Le français, là, nous dévoile ses côtés les plus plats et les plus laids.

- Le Flamand n'est en fait qu'une suite de patois.
Oui. Et alors ?
C'est aussi le cas de l'espagnol, de l'anglais, de l'arabe, de l'italien. Le fait de trouver les variantes dialectales négatives est un réflexe, inculqué par Richelieu, Mazarin, Louis XIII et Louis XIV, pour asseoir leur pouvoir, pour le centraliser. Déclarer les dialectes laids, incorrects ou nocifs (c'est une superstition qui perdure dans l'enseignement public français), c'est donc croire comme à un dogme de la propagande royaliste du XVIe et XVIIe siècle, et c'est une erreur. Les linguistes s'accordent pour dire que, pour un enfant normal, parler un dialecte en même temps qu'une langue de culture favorise son intelligence et le prépare à l'apprentissage d'autres langues.
De plus, les dialectes sont des laboratoires où les langues se recréent, se modifient, se transforment. En tant qu'écrivain, je suis en fait jaloux des auteurs flamands, qui ont à leur disposition ces variations de leurs langues, alors que j'ai, moi, comme outil, un idiome gelé par l'Académie Française. J'utilise plus ou moins la même langue que Racine, une langue vieillotte et rancie.

- Les Flamands sont arrogants
Non. Ce sont les Francophones qui sont arrogants.
Les Flamands sont revanchards, ce qui est sans doute encore moins bien. Les Allemands des années 1930 étaient revanchards, et on a vu où cela les a menés.
Les Flamands sont et ont toujours été guettés par la tentation fasciste et raciste.



Avouons-le : Bart De Wever est affligé d'un physique inquiétant. Disons-le tout net : il ressemble à un porc fasciste. Il a le physique exact d'un figurant qui jouerait un SA dans un film sur le nazisme.
Ne nous arrêtons pas à ce physique.
Il est séparatiste, ce qui est une opinion. Il est nationaliste, c'est-à-dire qu'il croit à une idéologie à laquelle je ne crois pas et que je trouve débile. Mais il s'affirme démocrate, et il faut le respecter pour cela.
Il a peut-être un " agenda caché ". C'est peut-être un fasciste caché. Mais sinon sa présence lors d'un débat aux côtés de Jean-Marie Le Pen (Mitterrand et Hillary Clinton ont eu des errements similaires pendant leur propre jeunesse, avant d'être acquis à la gauche molle), rien ne nous permet encore de l'affirmer. Nous devons juste nous fier à ses déclarations dans les médias, tout comme nous devons nous fier à celles d'Elio Di Rupo. Rien ne nous dit qu'Elio Di Rupo n'est pas un communiste pur et dur caché, qui ne rêve pas de Grand Soir et qui voudrait pouvoir égorger des bourgeois avec son noeud papillon !... Cette vision d'Elio Di Rupo en révolutionnaire assoiffé de sang nous semble plus ridicule que celle d'un Bart De Wever fasciste, pour deux raisons :
La première est mauvaise : c'est leur physique respectif. Elio Di Rupo n'a pas le physique de l'emploi ; Bart De Wever, si.
La deuxième raison est plus pertinente : Elio Di Rupo a attrapé le gauchisme mou, une maladie dont on se relève que difficilement. Les symptômes en sont des valeurs qui se résument à un bla-bla sans fondement. On voit mal Elio Di Rupo croire à une vraie idéologie, à de vraies idées. On le voit mal sortir de son surplace, pour commettre de vraies actions.
Bart De Wever est un nationaliste.
Le problème, c'est que le nationalisme est une idéologie. L'idéologie, qui était la plaie de la gauche, est devenue de nos jours une maladie endémique de la droite. La droite était (et devrait rester) le terrain du réalisme, du pragmatisme. Mais on assiste à l'émergence d'idéologie dans la droite actuelle : entre autres bêtises, la croyance au marché tout-puissant de la droite américaine ; un anti-islamisme plus radical que l'islamisme radical lui-même ; et le nationalisme, en Italie, en Israël et en Flandre. Ceux qui suivent une idéologie croient aux buts plus qu'aux moyens, sont prêts à subordonner ces moyens à ces buts. Ils ont beau se dire démocrates, ils croient moins à la démocratie qu'à leur idéologie, et sont prêts à y sacrifier cette démocratie, s'il le faut.
Dans l'Histoire, les nationalistes ont souvent débordé hors du jeu démocratique. Et ils n'en ont pas juste débordé un peu, ils en ont débordé beaucoup !...
Tout le problème, c'est qu'il ne faut justement pas se fier au physique de SA de Bart De Wever. Il est tout le contraire d'un gros imbécile facistoïde. Filip De Winter est un pauvre crétin, à côté de lui. Jean-Marie Le Pen ou Degrelle, quand on les compare à Bart De Wever, ne sont que des provocateurs incohérents.
Bart De Wever est intelligent, drôle, sympathique, charismatique. Techniquement, c'est un très bon homme politique. C'est un orateur et un démagogue hors pair : il mélange avec brio des réalités incontestables à des demi-mensonges et à de la propagande. Si jamais il sortait du jeu démocratique, il deviendrait très facilement un Hitler flamand. En plus dangereux.
C'est peut-être cela, la mission historique des francophones et du Roi, aujourd'hui : garder à tout prix un État fédéral pour empêcher la Flandre de tomber dans le fascisme.