17 avril 2010


Sept fantômes



Hier soir, j'ai eu ma petite fille de huit ans, Suzanne, dans mon grenier. Sa mère, A., " sortait ". J'imagine qu'elle rencontrait un homme. Ni moi, ni elle, après deux ans de séparation, nous nous sommes recasés. Je sais très bien pourquoi moi, je n'y parviens pas ; je me demande par contre pourquoi elle, reste célibataire. J'avais toujours cru que dès que j'aurai le dos tourné, elle se remarierait fissa.
Hier soir, normalement, j'étais de garde, en tant que super héros, dans le quartier européen. Je me suis fait remplacer par Firetooth, qui me devait bien ça.
Après un repas studieux (fishstick-salade, comme elle aime), Suzanne a voulu jouer au jeu des sept fantômes, un jeu de cartes, qu'elle avait pris avec elle. J'ai d'abord cru que je la laissais gagner. Puis, je me suis rendue compte qu'elle me battait à plates coutures, sans effort apparent.
Physiquement, Suzanne ressemble à sa mère. Heureusement. Elle a des grands yeux verts, un casque de cheveux blonds ondulés, un grand front boudeur, la peau pale et délicate, les pommettes prononcées. Elle est souvent rêveuse, lunaire, et souvent, aussi, très sérieuse.
Au moment de la mettre au lit, perfidement, je lui ai demandé où dormait Marie, sa grande soeur.
- Chez sa copine Simone. Elles vont d'abord au théâtre avec leur classe. C'est une pièce de Molière. Et puis, elle dort chez Simone. Simone habite près de leur lycée.
J'eus un pincement de jalousie : Marie n'est jamais venue voir une de mes pièces !... Elle n'a jamais vu, non plus, aucune de celles où jouait A., sa mère. Marie m'avait expliqué que cela dérangeait de voir sa propre mère amoureuse, ou trompée, ou insultée, même si c'est sur une scène.
Après quelques minutes, Suzanne s'est endormie. J'aurais dû en profiter pour travailler et,en particulier, avancer dans mes commandes théâtrales.
Au lieu de cela, je n'ai pu m'empêcher se préparer mon discours pour le prix Nobel. Je sais bien : je ne suis pas nobélisable, je dois même être le moins nobélisable des auteurs belges, ne fût-ce que par ce que je suis de droite, proche des idées de Sarkozy et de Lagardère. Mais bon, autant de préparer. On ne sait jamais. C'est bien connu : quand vous êtes écrivain, parfois, un prix Nobel vous tombe sur le coin de la gueule, sans prévenir.
Je sais déjà comment je commencerai mon discours :
" Merci de m'avoir donné ce prix Nobel. Il y a une expression, en Belgique, qui dit : " Untel, c'est pas un prix Nobel ", pour dire que cet untel est un idiot. Mais là, si quelqu'un dit : " Philippe Blasband, c'est pas un prix Nobel", on sera obligé de répondre :
" En fait, si, oui, c'est un prix Nobel !... "
Tout content d'avoir trouvé ce début de discours, je me suis permis de jouer deux heures de suite sur Tibia, à chasser des singes, puis, sous l'eau, des quaras puissants, à Yalahar. J'ai enfin éteint mon ordinateur vers dix heures trente, j'ai bu un verre de vin, un verre d'aquavit et un verre de whisky, puis j'ai avalé, avec peine, la moitié d'une tarte au riz. Soudain, j'ai eu l'impression d'un silence pesant. Pourtant, j'entendais le trafic au-dehors, et même, au loin, le sifflement rauque du ring. Mais il manquait un son. Après quelques secondes, je compris : aucun avion ne survolait Bruxelles. Un nuage de poussière volcanique, venus d'Islande, avait chassé tous les avions d'une grande partie du ciel européen.
Un ciel vide, et clair, et étoilé.



19 avril 2010


Anderlecht



Deux de mes proches sont bloqués aux États-Unis, à cause des nuages de cendres islandais : mon frère, le célèbre Darius, et le producteur de mes films, Lionel D. Je suis un peu jaloux : j'aimerais bien, moi aussi, être bloqué quelque part, par une force majeure, par " <i>An act of God< /i> ". Rester en vacances, avec une bonne raison pour y rester.
Alors que je déteste les vacances. En fait, ce serait pour moi le pire des enfers : des vacances éternelles...

Ce soir, je suis de garde, avec Snow Torpedo, sur un grand immeuble du centre de Schaerbeek, de dix heures du soir à deux heures du matin. Comme la plupart des super héros, Snow Torpedo est sympathique, bon camarade, mais sa conversation est dramatiquement limitée. Il ne s'intéresse qu'aux ragots sur les super héros de Bruxelles (sujet qui, je l'avoue, m'intéresse aussi), le football (ce dont je me fiche) et les séries télé.
J'apprécie les séries télé. J'aimerais en écrire une, je l'avoue. Mais je ne parviens tout de même pas en parler très longtemps. C'est vrai que les séries télé, surtout anglo-saxonnes, deviennent de plus en plus complexes, de plus en plus intéressantes, mais quand même : je suis en train de lire " La Recherche du Temps perdu ", et c'est quand même autre chose !...
Nous pourrions Snow Torpedo et moi, perchés sur un toit à tous vents, dans nos costumes Lycras nano-compensés, disserter des heures sur ce livre labyrinthique, sans jamais nous lasser, et en ne faisant encore que l'effleurer !...
On réduit Proust à l'homosexualité, à l'absorption d'une madeleine, au snobisme ; alors que son roman recèle tant d'autres aspects extraordinaires, inédits, d'une beauté à vous couper le souffle ! Ce que l'on loue chez les autres romanciers - construction des personnages, intrigues bien ficelées, style narratif efficace, qualité des dialogues - existe aussi chez lui, mais à un niveau supérieur. De plus, son livre est parsemé de beautés inédites, qu'aucun autre romancier avant lui n'avait encore découvert, et que très peu, après, ont réussi à reprendre ou à prolonger.
Une de ces beautés, par exemple, au tout début, dans les premières pages de " Du côté de chez Swann ", dans cette partie où le narrateur enfant attend sa mère avant de s'endormir : les métaphores du voyage.
Chez Proust, il y a souvent des métaphores, très développées, des métaphores filées, parfois pendant des pages. Mais alors que les autres romanciers utilisent les métaphores juste comme métaphores, juste comme un exemple extérieur au livre qui éclaire un élément du livre, Proust, lui, en profite pour tisser des motifs  qui racontent souvent une petite histoire parallèle à l'intrigue parallèle. Ici, par exemple, dans ces premières pages, ces métaphores décrivent un voyageur solitaire, loin de chez lui, malade, malheureux, solitaire. Proust nous indique, ainsi, à nous, lecteurs, que son roman est un voyage, difficile, solitaire, mais un voyage que vous devez entreprendre jusqu'au bout, malgré sa difficulté, une difficulté symbolisée par la maladie - un voyage, d'ailleurs, que Proust lui-même a dû entreprendre pour écrire son oeuvre, l'écrire à travers sa propre maladie, bien réelle celle-là, et sa mort.
Je dois bien l'avouer : c'est la quatrième fois que j'entreprends de lire " À la Recherche du Temps perdu ". Je l'ai fait à plusieurs reprises, dans plusieurs contextes. Mais je n'ai jamais réussi à dépasser " Sodome et Gomorrhe ". Lire ce livre comme il le faut, c'est-à-dire comme une très très longue nouvelle, c'est un quart-temps. Là, comme les filles sont plus grandes; grâce aussi au " ralentissement de mon activité économique " dû, comme pour tout le monde, à la crise; grâce aussi au logiciel " Dragon Naturally Speaking 10 ", qui accélère beaucoup mon travail de dactylographie; grâce à tout cela, je crois que j'ai un quart-temps à donner à Proust.
Je peux parler de Proust dans ce journal, mais pas à Snow Torpedo.
Lui, ce soir, ne cessera de déblatérer sur Anderlecht champion de Belgique pour la trentième fois... Je vais devoir m'entraîner à hocher la tête avec régularité et un sourire crispé...



20 avril 2010


Dinosaures



Décès de Dede Allen, une des meilleures monteuses de films du monde, et de Sotigui Kouyaté, un des plus grands comédiens du monde.


Je suis écrivain. J'écris tous les jours, sans être nécessairement inspiré. C'est devenu un boulot, une mauvaise habitude, un tic.
Dans la pratique, voici comment je procède, voici ce qui me tient lieu de " rituel d'écriture ", un rituel qui n'est pas causé par une inclinaison psychologique ou par une superstition, mais juste part des contingences matérielles et informatiques :
J'écris d'abord à la main ; je dicte ensuite sur l'ordinateur, au moyen d'un logiciel, " Dragon Naturally Speaking 10 " ; j'imprime ; je corrige cet imprimé, comme, en leur temps, Tolstoï, Balzac ou ce cher Proust corrigeaient leurs épreuves ; ensuite, je reviens à l'ordinateur ; je dicte mes corrections ; j'imprime ; etc... Le cycle recommence, ne cesse de recommencer, incessant, hypnotique.
J'écris donc d'abord à la main, ce qui étonne beaucoup de gens, à notre ère de l'informatique omniprésente.
Je n'ai rien contre l'informatique, que du contraire. Je suis fils et frère d'informaticiens. Et j'ai deux ordinateurs, un fixe, dans mon bureau, gros, puissant, silencieux, et un portable, petit et un peu faiblard, que je n'utilise que rarement, en voyage.
Je n'écris pas directement sur l'ordinateur. J'aime l'encre. J'aime les taches d'encre sur mes doigts.

J'écris ces lignes dans mon " deuxième bureau ", mon " stamkafé ", le salon de thé " Tea for two ", à Ma Campagne. J'ai trouvé un métier qui me permet de passer une grande partie de ma journée au café, et là, en l'occurrence, au salon de thé, à boire des senchas japonais, des puers à l'arrière-goût de crevettes, des thés blancs qui n'ont pas de goût mais juste le souvenir d'un goût. Aujourd'hui, j'y ai aussi mangé deux parts de tarte tatin aux courgettes, un gros rizzoto, une soupe aux lentilles, deux portions de cake au citron. J'aurais aussi du manger au moins 400 g de chocolat, de préférence avec des amandes ou des noix, mais je n'en ai plus le courage. Je me rattraperai au goûter, à quatre heures. Il le faut. Je maigris de façon inquiétante, ces derniers jours.

Hier, dans la nuit, Snow Torpedo m'a, en effet, tenu la jambe avec le Sporting Club d'Anderlecht. J'ai essayé de le faire bifurquer sur Mad Men, mais ça n'a pas marché : pendant quatre heures, ce colosse d'un mètre 58, dans son costume blanc à reflets violets, n'a cessé de me décrire les matchs qui ont mené le club bruxellois à la victoire !...
Résultat de tout ça : je ne me suis levé qu'à dix heures du matin, avec quand même, une interruption à sept heures : Suzanne m'a téléphoné avant de partir pour l'école, pour me demander :
- Dis, papa, tu m'emmèneras voir les dinosaures ?
J'ai ri et je lui ai répondu qu'évidemment, je l'emmènerai. Elle a ajouté, de son ton lugubre : " Bisoux, papa ". Elle a raccroché. Je me suis retourné de l'autre côté du lit, et je me suis endormi aussitôt.
Je croyais naïvement que ces dinosaures, c'était une image poétique. Je devais avoir l'esprit très ensommeillé : Suzanne n'utilise jamais d'image poétique. Il s'agissait bel et bien de dinosaures réels, ou plus exactement d'un spectacle en animatronix, fin mai, et dont les billets coûtent un pont !...
Mais quand on promet quelque chose à Suzanne et qu'on ne tient pas sa parole, on prend des risques que je préfère éviter.




Titres services



En me séparant de A., je m'étais, je l'avoue, frotté les mains : j'allais pouvoir rencontrer et avoir des relations sexuelles avec plein de femmes différentes !... Mais j'oubliais que je suis un séducteur catastrophique, un amant déplorable, doté, avouons-le, d'un physique improbable. Ma mère et A. m'ont souvent répété qu'elles me trouvaient beau (quoique : A. a cessé de me le dire depuis 5,6 ans) mais tout de même, je suis quand même très loin, physiquement, de Brad Pitt.
Et surtout, je m'y prends très mal. Par exemple :
Une jolie dame nettoyait chez moi. Elle m'était envoyée par une agence et je la payais en tickets-services. Elle avait plus ou moins mon âge, était originaire du Congo-Brazzaville, portait des longues robes à fleurs très colorées, des bandeaux noirs ou blancs qui enserraient ses cheveux mi-longs, des petites lunettes carrées, et elle répondait au doux nom de Désirée. Elle travaillait très bien, très vite, dans le silence le plus complet. Un jour, alors qu'elle avait terminé le repassage et se préparait à partir, je lui ai demandé si elle était célibataire. Après une très longue hésitation, elle me répondit qu'elle était divorcée.
- Moi aussi ! ai-je entonné.
Mais elle garda son air sérieux. J'osai encore lui demander :
- Cela vous dirait, de dîner un soir, avec moi ?
Après toute une longue minute scrupuleusement immobile, elle me répondit : " Non, monsieur ". Elle sortit aussitôt de mon appartement en faisant osciller son charmant popotin devant mes yeux déçus.
Une demi-heure plus tard, l'agence m'appela pour me prévenir que Mme Désirée ne reviendrait plus travailler chez moi, et qu'elle serait remplacée par une certaine Sylvie.
Sylvie s'avérera être une sympathique hommasse presque aussi grande que moi, avec un sourire hystérique constamment gelé sur ses grosses lèvres, une voix irritante qui ne cessait de passer des aiguës aux graves au milieu des syllabes, et une propension à raconter la vie de ses quatre fils et de ses 15 petits-enfants dans les détails les plus insignifiants. Mais surtout, elle travaille beaucoup moins bien que Désirée !...
Elle s'obstine à vouloir aspirer la petite pièce où je range mon costume bleu roi de super héros. Je dois lui répéter que c'est normal que cette pièce soit fermée à clé, que je la nettoie moi-même, et que non, je ne peux pas lui révéler ce qui se cache là-dedans...





22 avril 2010


Bubechi


Quand mon père était adolescent, sa grand-mère était une petite dame aveugle qui restait des heures assise, silencieuse, perdue dans ses pensées, sur un canapé du salon. Mon père s'approchait d'elle et lui disait, en yiddish : " Budechi, kim reden politiek !... " - " Grand-mère, allons parler politique !... "
Elle adorait parler de politique, paraît-il. Mais mon père ne se rappelle plus de quoi exactement ils discutaient. J'aurais bien voulu savoir quelles étaient les opinions de cette juive polonaise née au XIXe siècle, descendante laïque d'une lignée de rabbins légendaires...



Aujourd'hui, en Belgique, c'est une journée, peut-être, de crise gouvernementale, de remises de démission, d'élections anticipées.
Cela à cause du problème de BHV, c'est-à-dire de la scission de la circonscription électorale de Bruxelles-Halle-Vilvorde, un vieux monstre qui ne cesse de resurgir dans le Loch Ness de la politique belge et qui parfois détruit tout sur son passage !...
Ne me demandez pas d'expliquer de quoi il s'agit. C'est un problème extrêmement technique, qui ne concerne qu'une petite partie de la vie d'une petite partie des citoyens belges. Chaque fois que je m'y intéresse et que je me renseigne, je ne parviens à en retenir tout le mécanisme que pendant quelques minutes, puis je l'oublie. Cela ne parvient pas à m'intéresser. C'est de la technique politicienne, et cela ne devrait jamais prendre une telle importance dans les débats publics. Mais nous sommes en Belgique...
Je crois que Jean-Luc Dehaene (sans doute un des meilleurs politiciens européens, un esprit fin et cultivé sous ses dehors de gros tribun populaire) a le mieux résumé la source de la situation : les politiciens flamands ont le territoire comme prémisse ; pour les francophones, c'est la personne, la prémisse. Leurs concepts de base sont donc inconciliables, sinon par des compromis boiteux. L'arrondissement BHV était un de ces compromis et, depuis, il ne cesse de pourrir la politique belge.
Un pays, un État-nation, doit pouvoir s'appuyer sur des prémisses communes, des notions de base, simples et claires et acceptées de tous.
L'État-nation est une invention de Louis XIII et surtout de Louis XIV, pour détruire toute trace de l'organisation féodale de la noblesse et créer un État centralisé sur le pouvoir du Roi. Je ne crois pas aux État-nation. Je subis l'État-nation et j'en profite ; c'est-à-dire : je paye des impôts, ai fait mon service militaire, obéis aux lois ; et je vote, reçois des allocations familiales, utilise les routes, les écoles, les hôpitaux. Mais je ne parviens pas à être patriote. J'aime les paysages et les gens et les langues de Belgique, mais pas la Belgique elle-même. La Belgique, en fait, vous guérit de tout patriotisme. Ce pays vous montre à quel point un État-nation est un système et pas une valeur. En l'occurrence, en Belgique, un système de plus en plus boiteux, car manquant de prémisse unanime forte. Et un État-nation ne peut exister que s'il n'est pas basé sur une telle prémisse, surtout quand il recèle en son sein plusieurs ethnies ou langues.
Un autre sujet que BHV, un sujet beaucoup plus compréhensible, l'illustre bien : le problème du voile intégral.
Ma mère est iranienne ; j'ai vécu en Iran quatre ans, jusqu'à la révolution islamique ; ma première réaction, face au niqab et à la burqa, face même au simple voile, c'est un rejet haineux. Dans un second temps, évidemment, je réfléchis et me place dans une position plus démocrate : je suis un écrivain de droite, certes, mais toujours, évidemment, dans les limites du jeu et de l'arène démocratique.
L'interdiction du niqab et de la burqa est beaucoup plus simple à justifier en France qu'en Belgique. Cette tenue est en contradiction avec les valeurs de base françaises. Les musulmans doivent l'accepter, ou partir dans des pays où le niqab et la burqa sont tolérés, acceptés, ou obligatoires. Et ceux qui parlent de choix personnel, de liberté individuelle, de stigmatisation, confrontons-les à une tribu de sympathiques Papous en costume traditionnel, c'est-à-dire tout nus avec un étui pénien, qui exerceraient ainsi leurs droits démocratiques à s'habiller selon leur culture et leur religion ! Qu'on promène ces Papous dans des quartiers à forte population musulmane ! Qu'on les fasse entrer dans une mosquée !
(Cela semble illusoire, ou improbable, des Papous dans le nord de l'Europe mais, avec la mondialisation, qui sait ?)
Ces Papous démontreraient par l'absurde qu'il faut suivre certaines valeurs de base pour entrer dans l'espace public français ; de la même façon qu'une musulmane doit y montrer son visage, un Papous doit porter au moins un pantalon et un tee-shirt. Ou au moins un short.
Je ne comprends d'ailleurs pas la levée de boucliers qu'avait déclenché le débat sur l'identité nationale française initiée par Eric Besson. Il s'agit là de déterminer, précisément, quelles sont ces prémisses qui fondent l'État français, quelles en sont les valeurs de base. Il s'agit de poser les axiomes de départ.
Comment voulez-vous que la question de l'identité française ne taraude pas un demi hongrois, demi sépharade comme Sarkozy ? Comment voulez-vous que cette idée n'émane pas du gouvernement qui a fait, entre autres, de Rachida Dati, une ministre ?
En fait, c'est ça, peut-être, la première qualité, de Sarkozy : c'est un bougnoule ! Il a créé une droite de bougnoules, dans laquelle, évidemment, je me reconnais ! Une droite que l'extrême droite ne peut pas parvenir à chatouiller ! Une droite décomplexée !
Une droite qui sait qu'elle doit définir des valeurs de départ, sans lesquels un État-nation démocratique se transforme en cirque pathétique !


Un extrait du début de " Du côté de chez Swann ", parlant des asperges :

Il me semblait que ces nuances célestes trahissaient les délicieuses créatures qui s'étaient amusées à se métamorphoser en légumes et qui, à travers le déguisement de leurs chairs comestibles et fermes, laissait apercevoir en ces couleurs naissances d'aurore, en ces ébauches d'arc-en-ciel, en cette extinction de soir bleu, cette essence précieuse que je reconnaissais encore quand, toute la nuit qui suivait un dîner où j'en avais mangées, elles jouaient dans leur farces poétiques et grossières comme une féerie de Shakespeare, à changer mon pot de chambre en un vase de parfum.

Proust est un auteur total. Toutes les expériences humaines y sont évoquées. On y fait même pipi et caca.



26 avril 2010


Flying squirrel girl



Ce matin, j'étais chez Koen, mon psy, et je déblatérais, en flamand évidemment, sur BHV, sur les sources du conflit communautaire, sur l'accession du flamand en tant que langue de culture en comparaison avec la mort du wallon - quand Koen finit par m'interrompre et, à ma grande horreur, par m'interrompre en français :
- Cette thérapie ne mène nulle part !...
Je tentai de lui rappeler les règles que j'avais établies au début du traitement : tout devait se dérouler en flamand, sauf s'il fallait m'expliquer un mot... Il m'interrompit de nouveau, en français de nouveau, un français qu'il parle évidemment bien mieux que moi je ne parle le flamand, un français avec juste une pointe d'accent et quelques rares et minimes erreurs grammaticales :
- C'est vous dont je suis le thérapeute, pas du pays tout entier ! Et pour dire la vérité, tout votre argument, pour que ce traitement se déroule en flamand, le fait que votre père, pendant la guerre, était caché à Zottegem, que le flamand est presque sa langue maternelle, maintenant je crois que c'était des fariboles ! Désolé d'utiliser ce mot, mais : des fariboles ! Je me rends compte maintenant que vous vouliez faire une thérapie en flamand pour la même raison que vous écoutez Klara : pour améliorer votre flamand !
- Quand même, rappelez-vous, au départ, il s'agissait de surmonter l'angoisse que me causait l'écriture des " Minutes " et...
- Vous continuez l'écriture de cette chose ?
- Non, pour l'instant, je... (Je me rendis compte que j'étais moi-même passé au français. Je repris, dans mon flamand bringuebalant :) Je n'ai pas le temps, pour l'instant, pour travailler sur cette pièce, parce que...
Koen me coupa, brutalement, et ses cheveux blonds parsemés de tâches grises, qu'il recoiffe, j'imagine, avant chaque séance mais qui, au fur et à mesure de ces séances, se divisent, se séparent, se dressent, s'écroulent, pour à la fin former un champ de bataille, une sculpture abstraite, un fouillis - là, ses cheveux du côté se conglomérèrent vers le haut et ceux du haut plongèrent vers l'avant :
- Tout cela, ce sont des prétextes ! Des façons d'éviter la confrontation avec vos vrais problèmes ! Vous me racontez des histoires ! Vous ne cessez pas de me raconter des histoires !
- C'est mon métier, quand même...
Mais Koen ne sembla pas satisfait par cette réponse. Il avait l'oeil droit enflammé, le sourcil gauche froncé en un accent grave, la lèvre inférieure couvrant la supérieure, et je le soupçonnais, là, d'avoir perdu tout son sang-froid et sa distance de thérapeute.


Parallèlement aux problèmes politiques actuels, il faut bien avouer qu'il existe des coupures nettes entre Flamands et Francophones, des coupures non voulues, non désirées, et qui attristent ceux qui en sont les protagonistes bien plus qu'elles ne les opposent. Par exemple, les milieux artistiques flamands et francophones ont des développements, des buts, des esthétiques différents et parallèles, avec seulement quelques points de contact. Et de même avec les super héros.
Les super héros ont été régionalisés dans les années 70, pour des raisons de financement, et, depuis, ont évolué parallèlement, sans assez de contacts entre les trois groupes pour qu'ils puissent encore s'influencer les uns les autres. Par exemple : les zups flamands, depuis 1997, ont cessé de porter de la couleur jaune dans leur costume, pour une raison que j'ignore. Et eux peuvent encore participer à des incendies, alors qu'à nous, bruxellois, même cela est maintenant interdit.
Nous ne sommes pas ennemis, loin de là, mais nous nous connaissons de moins en moins. Je ne connais même pas très bien les zups wallons, à part Big Lightning Daddy - mais tout le monde le connaît, évidemment, Big Lightning Daddy !...
Parmi les zups bruxellois, il y a des flamands, et même une forte proportion de flamand, environ 27 % d'après le dernier recensement SUB, alors que les néerlandophones sont, officiellement, 16 % à Bruxelles. Mais même s'ils sont sympathiques et solidaires, nous, les zups bruxellois francophones, nous ne pouvons nous empêcher de ressentir une légère gêne en leur présence, ne fût-ce que parce que nous nous sentons complexés par leur maîtrise du français et notre quasi ignorance du flamand. (Pendant leurs études secondaires, les Bruxellois francophones passent six à douze ans, à raison de deux à huit heures par semaine, à ne pas apprendre le néerlandais !...)
Samedi soir, par exemple, de huit heure à onze heure trente, j'étais de garde avec Flying Squirrel Girl, en haut de la tour du Midi. J'essayais de lui parler en flamand, mais elle me demanda poliment d'arrêter. Devant mon air apparemment déconfit - pourtant, j'avais l'impression de garder un visage impavide - elle m'expliqua que ce qui la dérangeait, c'était mes quelques pointes d'accent hollandais. Mon père est marié avec une hollandaise, et il a habité pendant des années à Zeist, près d'Utrecht. Je ne savais pas que mon flamand en avait gardé les traces, sauf, peut-être, une tendance à dire " reke " au lieu de " rk " : si je n'y fais pas attention, parfois, par exemple, je dis " werek " au lieu de " werk ".
Ces pointes d'accent hollandais, mélangées à mon accent français, dérangeaient tellement Flying Squirrel Girl qu'elle préférait qu'on passe au français. J'allais pousser des cris d'orfraie et me lancer dans une grande diatribe sur la défense du flamand cassé, du flamand baragouiné, pour lequel il fallait avoir une tolérance si l'on voulait que ce fichu pays... - mais à ce moment-là, Ludo apparut sur le toit en nous faisant des grands saluts du bras droit, comme comme s'il avait voulu diriger un avion sur le tarmac d'un aéroport.
Ludo avait dû monter tous les escaliers de la Tour du Midi, car, à cette heure, les ascenseurs s'étaient arrêtés. Moi, pour accéder au toit, j'avais fait une vingtaine de bonds verticaux consécutifs, grâce à mes paumés électro-ventousées, et Flying Squirrel Girl, elle, avait plané et utilisé des colonnes d'air chaud.
Ludo, vous le connaissez en général plutôt sous son nom de super-vilain : Furious Warrior. Il avait été battu par Zipman et The Scrumble en 1997. Comme il n'avait commis que des dégâts matériels et n'avait tué aucun civil, il n'eut qu'une peine de 10 ans dans un bagne autogéré, en Sibérie. Depuis trois ans, il est revenu à Bruxelles. Il travaille dans une boîte d'électronique de pointe, près de Lasne. Il doit se présenter, toutes les deux semaines, aux zups de garde - nous n'accomplissons plus grand-chose d'héroïque, mais au moins, nous servons encore de " parole officer " pour les anciens wecks.
Ludo était gentiment venu avec un thermos de café et des biscuits. Quand j'eus terminé le thermos et avalé le dernier biscuit, je me rendis compte que Ludo et Flying Squirrel Girl étaient en grande conversation, et, même, se souriaient en penchant la tête tantôt d'un côté, tantôt de l'autre - en résumé, ils draguaient !... Ils parlaient des cafés où on pouvait encore fumer mais pas manger, et ceux où on pouvait manger mais pas fumer. Ce sujet de conversation leur semblait là d'une importance capitale. Après une demi-heure, et après avoir passé en revue tous les bars, tavernes et estaminets du centre d'Ixelles et d'Eterbeek, ils décidèrent d'aller eux-mêmes boire un verre ensemble !...
- Tu continues ? me demanda Flying Squirrel Girl.
Et sans quitter Ludo des yeux, elle descendit les escaliers avec lui !


Je restais seul pendant une heure et demi, à m'ennuyer et à me demander s'il ne fallait pas, que moi aussi, je drague une zup, voire même une ancienne weck ? Peut-être aurais-je des chances...
À vingt-trois heures trente, enfin, Bigman et Super Carpet me relevèrent et je pus retourner à mon appartement, où dormaient mes deux filles.


Marie et Suzanne passaient le week-end chez moi. En fait, c'était surtout Suzanne ; Marie, elle, avait toute une série d'" occupations ", de " rendez-vous ", de " copines à voir ". Elle ne prenait même plus le petit déjeuner à l'appartement et ne réapparaissait que pour le repas du soir. Je tentais de ne pas me plaindre : si j'avais osé faire une remarque, elle m'aurait regardé d'un air morne et supérieur, sans rien dire, et cela m'aurait profondément blessé.




30 avril 2010


Baden Powell



En décrivant, il y a quelques jours, mes stratégies d'écriture, j'ai omis un aspect important : quand je travaille sur l'ordinateur, que j'y écrit et que j'y corrige, en même temps, je joue à Tibia.
Avant d'avoir trouvé ce stratagème, je ne parvenais à rester devant mon ordinateur qu'un quart d'heure, laps de temps après lequel je devais faire autre chose pendant deux ou trois heures, pour me changer les idées... Toujours mon problème d'attention...
Maintenant, je travaille un peu, puis je joue un peu sur Tibia, puis je travaille de nouveau ; etc..
Tibias est un MMORPG ( jeux de rôle massivement multijoueurs), sans doute le plus ancien du net. Les graphismes et le " Game-Play " (les outils d'interaction entre le joueur et le jeu) sont simplistes. C'est un peu mieux que Pacman, mais juste un peu. Contrairement à des jeux en ligne comme " World of Warcraft ", qui vous plonge dans un monde au moyen de graphiques réalistes, d'effets sonores, etc., Tibia vous pousse à imaginer vous-même un monde. Les graphismes évoquent mais ne décrivent pas. Il n'existe aucun effet sonore, mais des cris écrits en toutes lettres : « Kaplar ! » «  Burn ! « , ou, quand un personnage mange, « Munch » ou « Chop ».
J'avais cru que les joueurs de Tibias seraient en majorité des trentenaires ou des quarantenaires, comme moi. En fait, la plupart ont moins de 18 ans !... Qu'est-ce qui pourrait intéresser des adolescents dans ce jeu presque abstrait ?
Dans Tibia, il faut souvent patienter, par exemple attendre que la " mana " remonte. Il faut y accomplir des actions répétitives et fastidieuses. Moi, pendant ces temps ralentis ou suspendus, je fais de la dactylographie - mais les adolescents ? Que font-ils ?
Leurs devoirs, peut-être.


Ce matin, j'ai vécu une expérience étrange. Mon grand-père, le Docteur Hossein Banaï, est né approximativement il y a 100 ans. (Il ne connaissait pas sa date exacte de naissance, comme la plupart des Iraniens de sa génération.) À l'époque du dernier Shah, il avait fondé et dirigé le scoutisme iranien. Je l'avais souvent connu en uniforme, parfois en short, et jusqu'à la fin de sa soixantaine, mais toujours très digne, très sérieux, très élégant.
Il est mort en 1991, auprès de ses enfants, qui avaient tous émigrés en Belgique.
Maintenant, pour le centenaire de sa naissance, huit anciens scouts, dont deux femmes, de 50 à 75 ans, étaient venus de toute l'Europe pour accomplir une petite cérémonie en uniformes d'apparat gris-bleus clair, devant sa tombe, à Wezembeek-Oppem. Ils se tenaient au garde-à-vous, faisaient le salut scout, criaient en choeur des slogans.
Dans un autre coin du parterre du cimetière, une frêle vieille dame parlait à une tombe. Après la cérémonie scoute, ma tante s'approcha d'elle, pour s'excuser du dérangement. La dame lui expliqua qu'elle venait tous les jours sur la tombe de son mari. Elle demanda de quel pays étaient originaires ces scouts-là ? Elle termina en disant : " Mon mari aussi, il était éclaireur ".
Après la cérémonie, il y eut un repas dans un restaurant iranien presque vide. J'y mangeai un rormeh sabzi, terminai le poisson de ma mère, le fessendjoun de mon cousin, commandai deux desserts et me resservis cinq fois du riz. Je mangeai ma nostalgie, la nostalgie d'un pays où je n'ai vécu que quatre ans, le pays de ma mère, un pays que sans doute je ne reverrai jamais.


Si je me suis mis à écrire, au départ, c'était pour l'argent et le sexe.
L'argent, ça a marché, mais pas autant et pas aussi facilement que je l'aurais cru. J'imaginais écrire un best-seller tous les 10 ans, et, le reste du temps, voyager, jouer à des jeux vidéo, apprendre des langues, et glander dans des cafés avec les copains. Au lieu de cela, je travaille comme un forcené, peine à payer les pensions alimentaires de mes filles, vit dans un grenier et roule en Toyota Aygo.
Mais c'est surtout dans le domaine du sexe que l'échec cuisant. Je fais peur aux femmes, les jeunes parce qu'elles ne me comprennent pas, les moins jeunes parce qu'elles ne me comprennent que trop.



J'arrive, lentement, en ralentissant même ma lecture pour en déguster les détails, à la fin de " Combray ", l'ouverture, très musicale et très moderne, de " À la recherche du temps perdu ".
De nouveau, Proust cache des informations dans ses métaphores, par exemple, en y citant deux artistes :
- Dante - ainsi, Proust nous prévient : dans ce livre, nous allons explorer les cercles concentriques d'une sorte d'enfer.
- Viollet-le-Duc, dans l'idée d'une rénovation qui privilégierait ce que l'on imagine être l'état le plus ancien d'un bâtiment, en en détruisant les ajouts des époques suivantes, ce qui annonce la partie qui suit et qui termine " Combray ", où le narrateur analyse l'empreinte que les deux balades de son enfance, celle du côté de Méséglises et celle du côté des Guermantes, ont eu sur tous les événements de sa vie.
Les lieux de notre enfance marquent, à jamais, les paysages que nous rencontrons par après, marquent aussi nos sentiments, nos sensations, nos idées, nos amours, nos topographies, nos rêves.
Moi, je marche toujours dans la vieille maison persane à gigognes et à portes pléthoriques, une porte par mur, de mes grands-parents maternels, dans le parc de Manzarieh, au nord de Téhéran ; j'entre toujours avec précautions dans le grand appartement années 70 de mes grands-parents paternels, rue Ernest Cambier, à Schaerbeek ; je descends toujours notre rue à Ashland, à Boston, dans les variations fauves des feuilles d'érable d'automne ; je sors de la maison de Waterloo et marche vers le square où se termine cette rue, rue et maison qu'habitent à présent, par la plus grande coïncidence, les parents de Frédéric Fonteyne.



Brute


Parfois, je ressens tout trop intensément. Pas seulement les sentiments ou les sensations, mais simplement le fait d'exister, d'être là, dans le présent. Le présent me brûle.
L'idée de la mort m'angoisse, comme tout un chacun. Au moins, je serai soulagé que se termine cette hypersensibilité, que se brise enfin ce fil brûlant.
Parfois, j'ai l'impression que cette sensation est si forte qu'elle se court-circuite. Je ne ressens alors plus rien. Je reste spectateur et j'enregistre, sans émotion, sans avis, tout ce qui se déroule en moi et devant moi.
Heureusement, ce ne sont que des moments. La plupart du temps, j'ai l'insensibilité paisible des brutes.
La plupart du temps, je ne suis qu'un con comme les autres.